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Public Insight Network : Du journalisme considéré comme un vagabondage perpétuel

on jeu, 01/26/2012 - 09:23

Par Julien Le Bot

L’hyperpolarisation de l’attention des médias en France (et du public ?) autour d’un évènement politique finalement  commun en démocratie (une élection présidentielle) est à l’image de ce qu’il se passe aux Etats-Unis : la réélection (ou non) de Barack Obama est elle aussi suivie de (très) près. Comment, dans un tel contexte d’abondance d’informations (et d’urgence historique), penser le journalisme ? Amorce de réponse(s) avec le Public Insight Network.    

Le croisement (ou l’interaction) entre un ensemble de dispositifs technologiques et tout un ensemble d’usages (d’appropriation, de partage et de compréhension de l’information) peut parfois faire basculer les perceptions. C’est que, à l’ère de l’abondance – considérée sous la forme suivante : tout le monde est un média – et de la conversation, le processus d’écriture et de lecture est chamboulé.

Le Public Insight Network prépare à cet égard une bien étrange aventure éditoriale hybridant pas mal de nos (récentes) habitudes (numériques) et quelques bonnes (vieilles) recettes (journalistiques). C’est-à-dire ?     

Ce site – que l’on appelle communément PIN -, qui au départ était conçu comme une ressource en réseau par plus de soixante rédactions pour récolter des témoignages locaux et permettant de multiplier, à l’échelle du territoire nord-américain, « les sources » (comme on dit dans le jargon) et  les histoires potentielles (reportages édifiants, enquêtes de terrain, témoignages uniques et crédibles), était en voie de saturation. Avec environ 130 000 sources/données en stock (récoltées en neuf ans), il y a de quoi faire ! En un certain sens, il eut été dommage d’abandonner toutes ces données concrètes et historiques (à portée à la fois micro-locale et commune) sans tenter de leur (re)formuler.

Si une communauté de sources potentielles, de témoins volontaires, d’individus mobilisés souhaitent partager (au long cours) leurs informations, il doit être possible de concevoir un journalisme à la fois au long cours, et ouvert à l’inconnu. C’est précisément là qu’intervient la journaliste (nominée au Prix Pulitzer en 1986) Jacqui Banaszynski : cette dernière, qui enseignait jusqu’ici dans le Missouri, a été recrutée afin de mettre sur les rails une machine en perpétuel mouvement dont la première apparition se fait sous la forme d’un blog Tumblr : Dispatches from the America Now.

Objectif : dynamiser tout un réseau de données et de contacts en s’appuyant sur un évènement (l’élection présidentielle américaine) pour mettre en musique un journalisme « considéré comme un processus, et non comme un produit fini ».  Et ce quel que soit le support : texte, radio, photo ou vidéo. « Nous allons sans cesse revenir en arrière pour écouter ce que nous dit le réseau, parler aux gens et poser autant de questionsqu’il le faut », précise au Nieman Journalism Lab  la rédactrice en chef qui, pour ce faire, est entourée de quelques journalistes professionnels. Elle prolonge le trait : « Nous allons laisser le processus de découverte nous guider pour partie, et nous permettre déterminer où l'histoire peut aller.  »

Bien entendu, l’idéal serait de pouvoir rendre compte, dans un canard ou support à part, des aléas de cette pratique journalistique. A cet égard, Jacqui Banaszynski ne désespère pas de pouvoir établir quelque partenariat avec des titres comme le Washington Post ou le Charlotte Observer.

Au-delà de cette expérience, c’est toute la stratégie du PIN qui devrait être refondue dans els mois qui viennent : l’équipe prévoit d’ores et déjà la mise en chantier d’un site plus adapté à cette logique de conversation et de continuum rédactionnel, tout en étoffant ses sources. PIN vient en effet d’acheter la plateforme Spot.us, fondée par David Cohn, permettant de fabriquer du « crowdfunded reporting » - entendre : des individus paient pour une histoire qui les intéresse.

La directrice du PIN Laura Fantin adopte un point de vue intéressant en évoquant un changement de paradigme (dans l’économie des relations entre le public et le journaliste) : il ne s’agit plus de penser à partir du modèle de la rareté où quelques personnes disposent d’une information susceptible d’intéresser le plus grand nombre. Il s’agit au contraire de proposer des pistes, de repérer des questions (ou des terrains en friche), et d’aller voir, avec le public, ce qu’on peut en faire. Au passage, la question est moins d’épuiser un sujet (en tant de caractères sur une page donnée) que de circonscrire des questions, de cerner des problèmes et, pourquoi de prolonger la réflexion en allant voir ailleurs, au gré de ce qui se présente, et des sources qui se manifestent.

Le journalisme n’est certes pas une science exacte, mais sa grammaire est manifestement en perpétuel mouvement.             

Crédits : Captures d'écran du PIN, du blog Dispatches from America Now, et @Tobo (Licence Creative Commons)