Skip directly to content

Le DailyNeuvième : "La force de l'information hyperlocale, c'est la constatation des faits"

on lun, 12/05/2011 - 16:09

Par Julien Le Bot

Le DailyNeuvième est sans doute l’un des premiers « pure players », en France, à avoir osé se lancer dans l’information hyperlocale sur la Toile. Et comme toujours à l’échelle locale, tout a commencé par un véritable travail de terrain. 2 400 articles plus tard, entretien avec la fondatrice du journal (en ligne) du IXe arrondissement de Paris, Katia Kermoal Chatmijikes.  

Après plus de quatre années d’activité, Le DailyNeuvième a trouvé sa vitesse de croisière. Pour couvrir un territoire de 60 000 habitants (le IXeme arrondissement de Paris), le journal tourne avec une journaliste pigiste, et une commerciale (à temps partiel) – étant entendu que Katia Kermoal Chatjimikes continue de battre le pavé avec son carnet, son stylo et son appareil photo. Résultat : un journal à l’équilibre, avec 45 000 pages vues par mois, 22 000 visites, et 13 000 visiteurs uniques et 1 300 abonnés à la Newsletter. En termes de diffusion, le DailyNeuvième mise sur son site, bien entendu, mais aussi sur Facebook, Twitter, et sur une version allégée du journal pour être disponible sur i-Phone. Entretien.

En 2007, quand vous avez décidé de vous lancer, il n’y avait peu ou prou personne, dans ce créneau, à Paris. Qu’est-ce qui a motivé votre démarche ?

Au départ, je n’étais pas journaliste. Même si, étant mariée à un journaliste, j’étais nécessairement sensibilisée aux problématiques de la presse en général et du web en particulier. Ensuite, je me suis aperçue qu’il existait pas mal d’initiatives, aux Etats-Unis, qui n’avaient pas leurs pareilles en France. Ce que je veux dire par là, c’est que la Toile ne respectait pas la loi de la proximité : il était possible de savoir ce qui se passait à l’autre bout du monde, mais pas en bas de chez moi.

Avez-vous eu la sensation de répondre à un besoin ?

Oui, dans la mesure où j’ai très vite été repérée. Je ne m’y attendais pas, pour tout vous dire. D’ailleurs, je me souviens d’avoir interviewé, au tout début, un journaliste du Parisien vivant dans cet arrondissement au sujet d’un livre qu’il allait faire paraître. Finalement, ce dernier a découvert le DailyNeuvième à cette occasion et en a tiré un article. Et comme ça, j’ai eu pas mal de petits papiers dans la presse. Au fond, il y a eu comme un effet boule de neige.

Pourtant, vous avez commencé de manière très artisanale ?

Au départ, je me suis débrouillée toute seule – sans même entreprendre de démarche de nature commerciale. Pendant les six premiers mois, je n’ai pas vendu un encart publicitaire. J’ai d’abord eu envie de construire mon journal, de générer une audience. J’ai pu me le permettre, dans un premier temps, parce que j’avais déjà une activité professionnelle par ailleurs.

Votre idée de départ, finalement, ça a d’abord été d’aller voir sur le terrain si on avait besoin de vous, n’est-ce pas ?

En locale, il n’y a pas de miracle. Pour se faire connaître, c’est un travail de fourmi. Il faut sortir et aller serrer des pinces. Un peu comme les hommes politiques, de ce point de vue, quand on y pense.

Votre modèle économique dans tout ça ?

Classique : la publicité en ligne. J’ai des coûts de fonctionnements extrêmement faibles. Et pendant très longtemps, j’ai fonctionné sans investisseur. J’ai mis pas mal de temps à formaliser ma manière de travailler, d’ailleurs, pour réussir à bien dissocier le journalisme du commercial. J’ai été pas mal pénalisée, au départ, sur le volet économique.   

C’est-à-dire ?

Je me suis aperçue qu’à l’échelle locale, c’était très compliqué de trouver l’équilibre indépendance de la rédaction/efficacité commerciale. Comme je me refuse à faire tout ce qui a trait à du publi-reportage, je me suis mise à travailler avec une commerciale pour vendre les espaces publicitaires sans avoir à composer au quotidien avec cet aspect de l’activité. C’est un travail à part entière qu’il fallait consolider.

Travaillez-vous avec les associations ? Avec les administrations locales ? 

Quasiment jamais pour les associations, elles ont du mal à communiquer de manière structurée. Pourtant, le DailyNeuvième offre un espace agenda. En fait, c’est moi qui, de temps à autres, me déplace pour aller chercher des infos. Ensuite, pour ce qui concerne la mairie, ils me répondent quand j’ai des questions, mais je sens que ma présence est parfois considérée comme dérangeante.

Pour quelles raisons ?

Je ne fais pas de politique, je suis excessivement factuelle. Mais il y a des fois où ce travail suscite l’hostilité des institutions.

Vous avez un exemple ?

Il y a eu l’affaire Philippe Torreton. Vous savez, il y avait eu ce papier du journal Le Monde, en 2010, où il était dit que quelques hommes politiques qu’ils étaient les champions de l’absentéisme en Conseil de Paris. J’avais moi aussi constaté ses absences répétées, et je m’en suis fait l’écho, ce qui n’a pas plu à tout le monde. Mais j’estime que quand on porte une parole locale, quand on est élu, quand vous représentez des électeurs, il faut être présent.

Au fond, ce dont vous parlez, c’est cette force de l’hyperlocal : vous êtes sur le terrain, en permanence, et vous suivez ce qui se passe, n’est-ce pas ? 

C’est la continuité qui fonde l’indépendance. L’hyperlocal, c’est la constatation des faits. De ce point de vue, nous sommes incomparablement plus gênant qu’un titre national qui peut évoquer une situation de fait, mais ne peut suivre un dossier au long cours. D’ailleurs, ça se traduit parfois par des expressions qui visent à discréditer un travail élaboré pourtant de manière professionnelle et éthique. Je pense en particulier au mot « blog » qui n’est pas innocent.

Cela étant, la reconnaissance du public est là ?

Bien entendu. La principale difficulté, c’est la reconnaissance de l’hyperlocal par la profession journalistique elle-même. Il y a souvent un sous-entendu : c’est de la sous-information. Je me souviens d’avoir été invitée dans l’émission Arrêts sur images avec l’équipe de DijOnscOpe et le75020.fr. Je n’ai pas compris pourquoi Daniel Schneidermann est venu me demander si je me faisais acheter pour écrire sur telle ou telle ouverture de boutique. Je paie tous mes achats, je ne me fais pas inviter au restaurant, et je ne fais pour ma part aucun voyage de presse.

Finalement, vous vous défendez de toute complaisance ?

Exactement. Et je n’ai aucun complexe pour tout ce qui concerne le volet commercial. Nous avons bien séparé les activités, et je veille à ce que le DailyNeuvième reste strictement professionnel.

Du reste, cette question de la reconnaissance de l’info locale sur le web n’est aisée : n’y-a-t-il pas aussi des acteurs locaux (politiques, économiques, etc.) qui ont encore du mal à sortir de la culture du papier – comme si seul l’imprimé valait caution professionnelle ?      

J’ai en mémoire un exemple. Il y a sur le site une rubrique sur les métiers du neuvième arrondissement. Je n’ai jamais pu parler au brodeur mondialement connu François Lesage. Selon son attaché de presse, nos articles ne sont pas assez longs…

Votre regard sur l’avenir du l’hyperlocal ?

Les pure players ont encore un côté franc-tireur aux yeux des gros annonceurs. Et comme la presse est quand même plombée, on a l’impression que chacun des responsables de régie tire en ordre dispersé. C’est étrange, parce que nous sommes pourtant parfaitement adaptés pour tout ce qui concerne le quotidien. Il n’y a pas longtemps, j’ai encore croisé un directeur d’une agence bancaire locale qui me disait que nous étions le carrefour idéal pour faire de la publicité. Résultat : sa directrice marketing n’a pas pris le temps d’étudier notre dossier. Il y a encore du boulot !

Crédit : @JFGornet (Licence Creative Commons), et capture d'écran du site DailyNeuvième