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Et si on essayait de « hacker » le journalisme local ?

on mer, 11/16/2011 - 19:04

Par Julien Le Bot

Le journaliste Damien Van Achter ne regarde pas l’avenir dans le rétroviseur. Encore que. Aucun mépris pour les bonnes vieilles pratiques, tant que le métier va de l’avant. Parce que le journalisme peut et doit revoir sa grammaire. Sur la Toile, c’est vent debout qu’on invente. Y compris en locale. Entretien.

Damien Van Achter est un journaliste qui depuis longtemps vagabonde sur le web. Quand il était à la RTBF (2007-2010), on lui a demandé de bosser sur ce que le groupe pouvait bien faire avec les réseaux sociaux. Et depuis qu’il bosse (à mi-temps) au côté de l’équipe d’OWNI.fr, il est convaincu d’une chose : le journalisme a tout à gagner à continuer de chercher. Sans avoir envie de jouer les diseuses de bonne aventure, sans même oser penser que l’avenir du journalisme est nécessairement ici plutôt que là, libre à chacun de jouer avec des hypothèses. Une révolution est en cours, allons voir ce que ça donne sur les territoires. Entretien avec @Davanac.

Pour vous, il y a deux éléments à bien prendre en compte et que nous devons apprendre à tripatouiller (sans vergogne et sans relâche) : l’information et la technologie. Pour quelle(s) raison(s) vous êtes-vous focalisé sur ces deux notions ?

Parce que c’est le mix parfait entre tous mes centres d’intérêts. Tout ce que j’ai eu l’occasion de faire dans les médias, à la RTBF ou même maintenant à OWNI, ça a été de travailler sur sortes de strates qui permettent de fabriquer des contenus. J’ai pu voir comment l’information évolue compte tenu des usages sur le web, et j’ai appris à apprécier ce que la technologie permettait de faire, de susciter, de développer. Il y a plein de choses à monter, à agencer, à compiler, et nous n’en sommes qu’au début.

Cette plasticité de l’information et ce potentiel lié aux outils de publication à l’heure du numérique ont pour vous bien des vertus, jusques et y compris à l’échelle locale, n’est-ce pas ?

Exactement. Et j’en ai eu une nouvelle fois la confirmation lors des dernières sessions de « MasterClass » en résidence que j’ai animées pour des étudiants de L’Institut des Hautes études des communications sociales (IHECS). Nous sommes allés nous installer à Eghezée, dans une vieille gendarmerie que nous avons réaménagée. Et là, nous avons travaillé sur du local, du local, et encore du local. Franchement, j'y ai pris beaucoup de plaisir. On est resté focalisé sur ce territoire où il se passe, finalement, plein de choses, mais dont on ne parle pas. En un certain sens, on a même fabriqué de l’information hyperlocale. Je veux dire : de l’information qu’on ne trouve pas dans les journaux locaux.  

Et précisément, vous avez travaillé sur quoi ?

Tout. La politique locale, bien entendu, mais aussi la guerre des friteries, ou encore les 20 ans du Centre culturel.

Avec quel matériel avez-vous travaillé ?

Avec tout ce que des professionnels peuvent aujourd’hui utiliser. Les technologies, quo qu’on en dise, sont extrêmement abordables, et la prise en main de ces outils n’a rien de sorcier. J’ai voulu montrer aux étudiants qu’avec toutes ces nouvelles technologies, on pouvait générer de nouvelles formes de récits et aller chercher tout ce qui peut se passer sur un territoire donné.

Les journalistes n’ont plus le monopole du récit. Le public est parfois en mesure de répondre, de réagir, voire de publier sans avoir à faire appel à qui que ce soit. Qu’est-ce que ça change, là aussi, à l’échelle locale, et qu’est-ce que ça vous inspire ?

Tout l’écosystème de l’information change. On ne vit plus de la même manière. Je me dis souvent que si on arrivait à être pédagogue et si on pouvait permettre à des acteurs locaux d’avoir toujours plus d’autonomie (notamment vis-à-vis des technologies), nous verrions sans doute des récits apparaître. Chacun pourrait raconter ou parler de ce qui se passe, de ce qu’il voit, de ce qu’il fait. Finalement, il y a comme une horizontalité qui se déploie sur les territoires, finalement, avec les nouvelles technologies. Chacun est média s’il le souhaite. Enfin, il y a toute une dimension de « service » qui y trouve un second souffle. Notamment parce que l’information peut être facilement accessible et ciblée.  

Quelle est alors l’ADN de l’information hyperlocale ? Et le mantra du webjournaliste local ?

« Back to the roots ». Il faut être là, se promener, observer, partager. Poser ses valises. C’est une logique à part entière. Il faut réussir à s’installer quelque part. Le web hyper-local, c’est un web hyper-territorialisé. C’est un exercice original, qui réclame pas mal de savoir faire. Etre identifié par tous, connaître le coin, sentir les choses.

Justement : qu’en est-il du webjournalisme local ? Les médias ont-ils réussi à prendre le virage ?

Ils ont du mal à faire leur révolution, à s’adapter à un environnement où chacun est en mesure de publier, de commenter, de faire remonter des informations. Pourtant, il y a un vrai travail à faire avec des contributeurs motivés pour densifier le maillage hyperlocal et trouver des histoires, des infos (y compris pratiques).

Sempiternelle question : mais comment fait-on pour financer tout ça ?

Je n’ai pas de baguette magique et, d’ailleurs, personne n’en a. Mais la solution se trouve sans doute du côté des services, de l’achat groupé, etc. Pour ce qui est de la publicité, le volume n’a pas de sens à l’échelle locale. Bâtonner de la dépêche ou reproduire de l’agenda culturel, ça n’a pas de sens et ça ne génère pas ou plus de revenus. Il faut être pratique, utile, savoir diffuser vite et bien. Repérer ceux qui ont envie de participer à la fabrication de récits, aussi.

La pédagogie, c’est un mot clé : permettre à tous de « mieux » contribuer ?

Oui, il doit y avoir quelque chose à monter en s’appuyant sur du sponsoring – notamment pour créer des ateliers ouverts à tous où la fabrique de l’info s’apprend. Les médias devraient pouvoir aider et soutenir les contributeurs qui ont envie de produire plus d’informations. Il y a aussi les commerçants locaux, finalement, qui devraient pouvoir profiter de ça pour mieux utiliser les réseaux sociaux, notamment. Le web est un bon contrepoids pour ces petites structures face aux grandes enseignes. L’échelle locale peut y trouver un second souffle.

C’est là que ça devient intéressant : la dynamique locale n’est-elle pas essentiellement modifiée ?

Il existe des outils simples et souples pour partager de l’information utile, rapide, et pratique. D’ailleurs, en termes de coûts, on n’a plus besoin de bazookas pour zigouiller des mouches. Pas besoin d’avoir une grosse logistique pour fabriquer de la bonne information. Il faut réussir à construire un modèle économique adapté, des professionnels qui partagent leurs savoirs et récupèrent en retour certaines informations, et continuer de travailler sur des outils adaptés à l’échelle locale.

Le rôle du journaliste change-t-il alors à l’échelle locale ?

J’ai rencontré, à Stanford, aux Etats-Unis, David Nordfors, un professeur de journalisme qui travaille dans le département innovation de son université. Ce dernier m’a fait comprendre qu’à ses yeux, on ne pouvait pas observer un phénomène sans l’influencer. L’objectivité, en particulier à l’échelle locale, c’est quelque chose d’extrêmement complexe. A l’heure du web, c’est encore pire puisque les informations viennent de partout. Dans ce cadre là, je pense que le journaliste est en mesure d’accompagner la façon dont l’information circule. Il y a pas mal de choses à faire autour de tout ça : on peut soutenir les bonnes pratiques, densifier son réseau, faire remonter des informations pertinentes mais sous-exposées, alerter sur ce qui se passe ou diffuser des messages utiles. Et continuer d’écrire, de filmer, d’interroger sur qui se passe.

Il faut continuer de chercher, en somme ?

On pourrait essayer de « hacker » le journalisme local : c’est-à-dire de se glisser un peu partout, de tenter de construire des choses, des modèles économiques, des formats, et il faut se rendre indispensable en étant utile et pertinent. Et ça devrait pouvoir marcher comme ça.  

Crédit photo : @Lorena Biret (Licence Creative Commons)