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Comment peut-on former des webjournalistes ?

on mer, 11/02/2011 - 13:29

Par Julien Le Bot

Le webjournalisme est une sorte de chantier perpétuel enté sur un vieux métier. Sur le fond, rien ne bouge. Mais sur la (mise en) forme, les outils changent. Entretien avec Arnaud Mercier sur ce que peut être la formation des journalistes à l’heure du numérique.

Il est parfois difficile de faire admettre aux esprits retors que le journalisme web n’est ni un phénomène de mode entretenu par quelques geeks bien en vue, et ni une sous-catégorie du métier de reporter. Arnaud Mercier le sait, le défend, et c’est depuis longtemps l’un de ses chevaux de bataille. Pis encore : il pense qu’il est possible de transmettre des savoir-faire en train de se faire. Ceci n’est pas un paradoxe ni même un paralogisme. Avant de créer, en 2009, la Licence en webjournalisme de l’Université Paul Verlaine de Metz, ce politologue diplômé de Sciences Po Paris a longuement étudié le paysage de l’information, de la communication et du politique. Et pour tenter d’accompagner une formation se devant d’avancer à tâtons, quoi de mieux qu’un Observatoire du webjournalisme à ses côtés pour étudier les usages, les outils, les évolutions.

En créant une filière de formation au webjournalisme, il ne s’agissait pas de dire : « nous savons ce qu’il faut faire pour former tous les journalistes de France et de Navarre. » N’y a-t-il pas dans votre démarche quelque chose d’expérimental ?

En effet, nous avons voulu faire ce pari d’offrir une formation exclusivement tournée vers le web tout en sachant que nous nous devions de progresser de manière pragmatique et exigeante. Quand j’ai créé cette filière, je me souviens des réactions parfois virulentes de la part de journalistes. J’ai notamment en tête un échange avec une journaliste du journal Le Monde qui m’a dit que nous faisions fausse route parce que les webjournalistes sont avant tout des journalistes… C’est un fait, mais nous assistons à une (r)évolution de l’information qui est d’une telle ampleur que ce choix nous a semblé pertinent.  

C’est là qu’intervient l’Observatoire du webjournalisme ?

Précisément, c’est un outil qui nous permet d’avoir une veille permanente sur une réalité mouvante.

Pour l’instant, c’est une licence. Cette formation est-elle susceptible de passer au Master ?

Nous devrions pouvoir ouvrir un Master en 2013, ce qui nous permettrait de travailler sur deux ans avec nos étudiants. Au départ, la Licence professionnelle nous a semblé plus adaptée puisqu’il y a moins de concurrence dans le domaine des formations au journalisme sur ce segment universitaire. Désormais, nous pensons pouvoir construire un parcours pédagogique cohérent sur deux ans.

Qu’en est-il des premiers diplômés ? Ont-ils pu trouver du travail rapidement ?

Nous avons relativement peu de recul, bien évidemment, et force est de constater que ça reste difficile, comme pour le reste du métier.  Mais nos étudiants se défendent bien. Nous en avons un qui est parti travailler à Ouest France sur un projet d’information hyperlocale pour compléter l’offre numérique de ce groupe. Nous en avons aussi un au Luxembourg, d’autres sont en régions (à la Nouvelle République du Centre par exemple). Nous avons même une journaliste qui est partie en CDD chez France Télévisions et nous avons bon espoir qu’un deuxième la rejoigne. Par ailleurs, certains étudiants ont décidé de compléter leur formation en poursuivant en Master à Metz leurs études en conception de projets web. Ces derniers souhaitent maîtriser de bout en bout les aspects liés à la création de supports web.

A vos yeux, quelles sont les tendances sur lesquelles vous devez être vigilants pour offrir à vos étudiants une formation en webjournalisme digne de ce nom ?

La première, c’est quand même de pouvoir former des « journalistes Shiva ». Le journaliste web va devenir, quoi qu’on en pense et quoi que disent les syndicats, un journaliste multimédia. Il doit être en mesure de travailler en bi-ou en tri-média. Par exemple, en associant son, texte et photo. Ou vidéo et texte.

Il faut donc être apte à créer des formats originaux ?

Oui, la créativité est importante. Il faut que les journalistes soient en mesure de développer des contenus originaux en fonction de sujets, des thématiques qu’ils abordent. Et ça implique pour nous de les aider à avoir une vigilance particulièrement forte sur l’actualité, bien entendu, mais aussi sur l’évolution des outils et des usages. Il y a toute une veille dont ils ne sauraient se passer, que l’on pense à la curation, à l’utilisation d’infographie, à des systèmes de visualisation d’informations originaux.

Dernier étage de la formation : les réseaux sociaux, n’est-ce pas ?

On ne peut pas s’en passer. Je sais que certaines rédactions estiment avoir besoin de « community managers » pour entretenir le dialogue avec les internautes, mais nous allons plus loin. Il faudrait que tous les journalistes soient capables de travailler avec leurs audiences respectives, sur la base des thématiques qu’ils couvrent. Regardez le New York Times : le poste de community manager a disparu. Chaque journaliste suit son secteur et ses lecteurs.

La gestion des communautés, c’est une étape importante dans la stabilisation des modèles journalistiques ?     

Il est indispensable de travailler en observant deux façons de concevoir l’échange : le journaliste doit s’appuyer sur sa communauté pour suivre ce qui se passe dans son secteur, recueillir des informations, etc. Et ensuite, il doit pouvoir s’appuyer sur elle pour tout ce qui concerne la diffusion et la valorisation de son audience. Si un lien existe, c’est qu’on a là quelque chose de consistant qui peut être valorisé.

Ce que vous dites est valable à l’échelle locale, selon vous ?

Oui, d’ailleurs, tous les titres ne sont pas encore au même niveau de réflexion. Je n’ai pas envie d’en citer, mais vous pouvez des titres qui utilisent les réseaux sociaux pour faire de la publicité pour le journal du lendemain, sans s’occuper de tout ce qui pourrait être fait et de tout ce qui devra être fait pour suivre les audiences.   

Dernière question : vous organisez cette année encore des Entretiens du webjournalisme. Avez-vous déjà fixé les thématiques sur lesquelles vous allez travailler ?

Nous finalisons actuellement les programmes des tables rondes. Maisje peux vous dire que notre souci reste de donner la parole à ceux que l’on entend parfois peu, et qui pourtant font partie du monde de l’information. Je vais vous donner un exemple : cette année, nous aurons des responsables travaillant dans les directions des ressources humaines des groupes de presse pour nous parler de l’accompagnement au changement. Il n’y a pas que la formation initiale : il faut faire bouger les lignes au sein des entreprises.

Avez-vous également prévu une table ronde spécifiquement tournée vers le local et l’hyperlocal ?

Nous aurons en effet une rencontre, co-animée par le sociologue Jean-Marie Charron, entre des dirigeants de groupes de presse locaux pour faire le point sur leurs stratégies numériques, leurs projets, et les perspectives d’avenir.        

Crédit photo : @loop_oh (Licence Creative Commons)