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Le journalisme en locale n'échappe pas à la règle : il peut et doit être réinventé

on jeu, 10/20/2011 - 08:36

Par Julien Le Bot

On parle parfois de « génération Y ». On évoque aussi les « digital natives ». Et dans les rédactions, il y a ceux que les Anciens n’appellent pas les Modernes, mais les « geeks ». Bien entendu, derrière ces désignations globales, des méprises confondantes. Rencontre avec Steven Jambot, journaliste web.

Il n’est pas contradictoire de dire qu’on peut aimer flâner sur la Toile et les réseaux sociaux, écouter du jazz manouche, et zoner un peu partout sur la surface du globe (au plus près de chez soi, là où l’on ne va plus à force d’habitude, et au bout des sentiers perdus, sur des fuseaux horaires éloignés). Steven Jambot a 25 ans, il est licencié en histoire, et diplômé de son école de journalisme, sise à Toulouse, depuis 2010. Ce Messin d’origine est un adepte de la radio, mais plus en FM (en streaming, ou en podcast). Un aficionado du journalisme, mais pas en mode diffusion à sens unique. Rien à voir, en somme, avec ce que d’aucuns mettent derrière un qualificatif – « geek » - valant souvent, sans distinction, pour les journalistes web, les infographistes, les développeurs et autres community managers. Entretien.

La question de l’informatique, de l’Internet, ou des réseaux sociaux, ce n’est pas une vocation : comme nombre de journalistes, votre envie première, c’était d’aller voir dehors ce qui se passe ?

J’ai toujours voulu être journaliste. J’ai regardé pendant des années le 20 heures à la télévision, comme tout le monde. Après, c’est vrai que, très vite, j’ai aimé les formats courts. C’est sans doute pour ça que le web m’a plu dès lors que j’y ai eu accès.

Et pour le coup, Internet est entré tôt dans votre vie, n’est-ce pas ?

En 1997. J’avais 12 ans. Et j’ai commencé m’informer sur Internet. Je me souviens notamment des informations sur le portail Wanadoo. Il y avait aussi, bien sûr, les sites des journaux.

Mais c’est plus tard que vous avez vraiment réalisé l’intérêt du web pour la connaissance en général, et l’information en particulier ?

Pendant mes études d’histoire à Paris, en fait. J’ai eu des amis très branchés web comme Nicolas Gosset, plus connu sous le nom de @Nicolo (il est aujourd’hui consultant à Spintank). C’est en particulier à l’occasion des manifestations contre le Contrat première embauche (CPE) que nous avons créé un blog pour suivre les évènements. Nous avons publié des photos, des comptes rendus des assemblées générales, nous avons tracé le parcours des manifestations sur des cartes Google, nous sommes allés au Palais de Justice…

Et les réseaux sociaux dans tout ça ?

C’est à peu près à la même époque que Facebook et Twitter ont fait leur apparition. A l’époque, je me souviens même que je recevais les tweets en SMS.

Ensuite, c’est à Radio Campus Paris que vous avez creusé le sillon numérique ?

Je me suis mis à assurer une chronique tous les jours sur les nouvelles technologies. Et Radio Campus Paris est une des premières radios associatives à être passée au podcasts ! Résultat : pendant la résidentielle de 2007, on s’est retrouvé dans des newsletters comme celle du Nouvel Obs parce que nous étions bien référencés.

Vous avez décidé, après votre licence d’histoire, de passer par une école de journalisme. C’est peu ou prou la figure imposée, désormais, pour rejoindre une rédaction. Quelle place le journalisme web a-t-il occupé pendant ces deux années de formation professionnelle ?

Je n’ai eu, la première année, qu’une journée de cours sur le thème : « comment écrire un billet de blog » ! J’ai été profondément déçu. Ce qui fait que l’année suivante, je suis allé me plaindre auprès de la direction qui a décidé de me faire intervenir auprès des étudiants de première année pour leur apprendre à se servir de Twitter.

Je crois savoir que vous n’avez pas choisi de spécialisation « nouveaux médias » en deuxième année. Pour quelle raison ?

Parce qu’il n’y en avait pas.  Je suis donc parti sur la radio. C’est à mon avis le média qui se rapproche le plus du web : l’écriture doit être courte, claire, incisive. Et l’audience est très « écoutée » : cela fait des années que les auditeurs, dans les radios, ont la parole.

Les choses ont-elles changé pour les formations en journalisme ?

Je ne peux pas me prononcer pour toutes les écoles, mais je sais que l’année dernière encore,  le directeur de mon école de journalisme estimait qu’il ne servait à rien de former des journalistes web dans la mesure où les modèles économiques n’existent pas encore. Ou pas vraiment, en tout cas.

Il n’y a pas que les supports historiques de diffusion (papier, radio, TV) qui doivent prendre en compte le web : il y a différentes échelles de travail (locale, nationale, internationale) pour le journaliste. Comment voyez-vous le paysage de l’information locale sur Internet ?    

Il existe différents niveaux d’informations, et des degrés d’agilité numériques très larges. Par exemple, la presse régionale a encore du mal à bien utiliser certains outils que des blogueurs connaissent par cœur. D’ailleurs, il faut remarquer un phénomène étonnant : il y a peu de blogueurs d’information locale. Ce sont les blogueurs « culturels » qui sont les plus actifs, à l’échelle locale.

Il y a également des disparités régionales ?  

C’est vrai : à Metz, par exemple, vous avez très peu de blogueurs. Le Républicain Lorrain n’a pas vraiment de stratégie web non plus. Donc pour s’informer sur la vie locale grâce au web, il n’y a pas grand chose. A contrario, à Toulouse, ça marche très bien. La Dépêche du Midi a des initiatives intéressantes, et la blogosphère est très active. Il n’y a qu’à voir la plateforme Blog-sur-Garonne qui fédère les acteurs de la scène Internet locale. Ensuite, vous avez des villes comme Rennes, Nantes, Lille ou Lyon, ou ça marche bien.

N’y a-t-il pas un problème générationnel dans ces usages concernant l’information locale sur Internet ?

Oui, les plus jeunes sont plus enclins à partager des infos sur les réseaux sociaux et à s’informer comme ça, en circuit fermé. Les plus âgés font encore tourner des « mailing lists », pour compléter leurs habitudes de lecture.

La période est donc charnière : ne faudrait déterminer un usage commun ?

L’idéal serait que les plus âgés apprennent à composer avec la logique de partage des réseaux sociaux, je crois.

Quant au journaliste local, doit-il changer sa méthode de travail ? Vous, comment vous y prendriez-vous ?

Il faut continuer à sortir et le faire savoir. Enfin, le métier ne change pas tant que ça.

Autre aspect : il faut tenter de mettre en place de nouveaux dispositifs d’informations, non ?

La principal, c’est de ne pas avoir peur de se tromper. Mais il faut renouveler les pratiques.

Il y a quand même quelque chose de singulier dans les évolutions : c’est la question de la personnalisation qui accompagne celle du partage. Qu’en dites-vous ?

L’investissement personnel est important. On parle parfois de « personal branding » : il faut se rapprocher des lecteurs en incarnant son travail.

Vous-même, vous avez à ce jour 7 434 « followers » ou abonnés sur votre compte Twitter. Et vous en aviez déjà beaucoup avant de rejoindre France 24, où vous êtes actuellement pigiste. On sort de l’industrie classique où le journaliste se retranche derrière une « marque » ou le « titre » pour lequel il travaille : le journaliste est à la fois sur le devant de la scène, mais il est aussi plus exposé à son audience. Qu’est-ce que ça pourrait impliquer à l’échelle locale ?

Il faut être plus réactif, plus créatif, et plus ouvert au « partage » - sur les réseaux sociaux, notamment. Il faut se libérer des mauvaises habitudes et ne pas avoir peur de se faire plaisir. Pour trouver le ton juste. Et bien se faire entendre de son audience sans se couper d’elle.  

Crédits photos : @camerawiki (Licence Creative Commons), et capture d'écran du compte Twitter de Steven Jambot.