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Ziad Maalouf, de l'Atelier des médias : « Le journaliste doit remettre ses outils à leur place »

on mer, 12/07/2011 - 09:37

Par Julien Le Bot

L’Atelier des médias (ADM pour les intimes) est installé sur les ondes de RFI (et sur la Toile) depuis plus de quatre ans. Ce laboratoire ouvert sur la fabrique de l’information fonctionne un peu comme une vigie : loin de vouloir fixer le paysage, cette émission arpente les contre-allées médiatiques et sillonne les territoires numériques. Entretien avec le journaliste Ziad Maalouf, aux commandes du vaisseau ADM depuis mars 2010.  

L’Atelier des médias est un vaste réseau (d’auditeurs fidèles, de thuriféraires acharnés, de blogueurs affiliés, etc.) qui trouve son point d’origine quelque part au quatrième étage de celle qu’on appelle « Maison ronde » - que l’on reconnaît aisément à son architecture oblongue et rectiligne. Fondée par Philippe Couve il y a un peu plus de quatre ans, cette émission - réalisée par Simon Decreuze, sans qui à n’en pas douter l’ADM ne tournerait pas rond - est tout sauf une planque pour chroniqueur en mal de recyclage de poncifs : ouverte à tous les vents (et à tous les flux), il s’agit pour d’aller voir, en permanence, comment ça se passe/ça se fabrique l’info (en particulier chez les journalistes). A fortiori quand ça remue. Entretien avec Ziad Maalouf.

Le moins qu’on puisse dire, vu la vague de lancements de sites d’infos « pure players », c’est qu’il se passe bien des choses sur la Toile en ce moment. Est-ce que ça signifie qu’on a atteint une sorte de palier de maturité pour les médias en ligne ?

C’est difficile à dire : tant que les outils ne sont pas pris en mains par les internautes, on ne peut pas vraiment savoir. J’ai presque envie de dire que c’est aux utilisateurs, maintenant, de le dire et de le montrer.  Mais ce qui est indéniable, c’est que le souci d’innovation semble désormais partagé par un grand nombre d’acteurs de l’information. C’est une excellente nouvelle.

De toute façon, il reste une tendance de fond : c’est sur le web, en un certain sens, que ça se passe, n’est-ce pas ?

Internet finira pas absorber tous les autres médias – je pense notamment à la radio en disant ça, puisque je travaille pour RFI. La radio n’a pas besoin d’écran, mais elle est parfaitement adaptée à la mobilité.

Dans cette euphorie, n’y a-t-il pas aussi un contexte historique favorable ?

Bien entendu. D’ailleurs, l’élection présidentielle de 2012 entretient clairement l’émulation. Les sites d’infos comptent bien sur cet évènement pour s’installer dans le paysage.

Pour tous ces sites qui ont été lancés (Newsring_, Quoi.info, ou encore Rue89Lyon, Carredinfo, etc.), on a beaucoup parlé de « communautés » qu’il s’agissait de créer et d’entretenir autour des journalistes. Qu’en penses-tu ?         

Je me méfie de ce mot, que je trouve finalement assez étrange parce qu’il est trop fixe, trop formel pour être pertinent. L’exemple qui me semble le plus pertinent en matière de « communauté », c’est celui qu’on peut prendre en voyant comment fonctionne le « hashtag » sur Twitter. C’est sur un évènement en particulier que se forme une audience. Et c’est ce hashtag qui, précisément, permet de rassembler l’audience autour de l’évènement.

« La communauté » est avant tout une notion variable : c’est moins un titre ou une marque qu’un évènement ?

Précisément. Là encore, le hashtag de Twitter montre bien cette incarnation, à un moment donné, d’une audience qui suit un sujet en particulier. C’est un évènement vécu et partagé au travers d’un outil. La communauté est éphémère, et l’on voit bien qu’elle dure rarement plus de deux ou trois jours.

Autrement dit, la « communauté » sur la Toile n’est pas nécessairement la « fidélité » ?  

Je crois que les outils ont tendance à nous conduire sur des communautés d’intérêts à géométrie variable. C’est le sujet qui est au centre de la conversation, en fait.

Que peut faire le journaliste, dans cette configuration ?   

Il doit travailler avec l’audience et encadrer les échanges.

C’est ici qu’intervient la « conversation » ?

C’est une nouvelle fonction. Le journaliste doit réussir à orchestrer la conversation et, si possible, il faut qu’il apporte des éléments d’information pour construire le dialogue sur la base d’un sujet bine identifié. Ensuite, le journaliste doit être capable de susciter des « conversations » sur la base des infos qu’il produit.

J’imagine que l’Atelier des Médias n’a pas le temps de s’ennuyer, vu l’actualité dont nous parlions. Quels sont les retours dont vous disposez de la part des auditeurs et des internautes ?

Le travail que nous faisons est de plus en plus suivi – dans la mesure où l’information sur la Toile est devenue « commune ». « Le grand public » (ou le mainstream) s’informant désormais sur le Web, il est évident que nous avons élargi le cercle des auditeurs intéressés.

Vous êtes donc beaucoup sollicités ?   

Oui, et nous voyons toute sorte de gens nous poser des questions : il y a le public, mais aussi des professionnels de l’information ou des étudiants. Tout le monde est à la recherche d’avis « informés », chacun a envie de mieux appréhender ce qu’il se passe sous nos yeux. J’ai pas mal d’exemples : ça va de personnes qui s’interrogent sur les utilisations possibles de Facebook en passant par la façon dont on travaille avec Twitter.

Au fond, un cap est passé : la Toile n’est plus une affaire de geeks, n’est-ce pas ?

D’autant plus que le journalisme web, finalement, n’exige rien de particulier quand on y regarde de près. Quelles sont les 10 compétences clés dont parle Eric Scherer ? Ce sont surtout des qualités qui  sont de manière générale bienvenues quand on a envie de devenir journaliste : curiosité, goût pour l’innovation, ou encore envie de travailler sur la narration, etc. Au fond, ce qu’il faut, c’est l’anti-routine, c’est tout. Après, tout s’acquiert, tout s’apprend. En revanche, il y a un très gros travail de veille à effectuer. C’est donc énormément d’énergie.

Comment vois-tu venir l’année 2012 pour les journalistes. Nous avons parlé de « l’effet élection présidentielle ».  Y a-t-il autre chose ?

La tendance de fond, c’est que la révolution technologique se poursuit. Ce qui signifie que tout le monde est sur la Toile et tout se passe sur le web. Après, j’ai envie de dire qu’il faudrait peut-être en finir avec la « gadgétisation » de l’information.

C’est-à-dire ?

Il faut remettre les outils à leur place et miser sur le journalisme lui-même, c’est-à-dire la recherche d’informations, le récit lui-même, l’enquête, le partage et le suivi de dossiers au long cours. Au fond, il faudrait qu’on arrête de mettre des mots avant journalisme pour dire que les médias se sont renouvelés : oui, le data-journalisme est intéressant, oui le web-documentaire peut être original, mais c’est le journalisme lui-même qui doit être au cœur du travail. Et je dis ça avec tout le respect que je peux avoir pour ces innovations. Mais ce qu’il faut, c’est du journalisme. Quels que soient les outils. 

Crédits : @Picsishoulshare (Licence Creative Commons), et capture d'écran du site l'Atelier des médias.  

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