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La Compagnie des Ondes, la Toile et Lorient

on mar, 11/29/2011 - 14:41

Par Julien Le Bot

L’évasion par le son. Le territoire et le sens. La radio intempestive et la géographie délicate. La Compagnie des ondes, sise à Lorient, est plus qu’une fabrique médiatique : c’est un atelier d’exploration. Ouvert sur la ville, disponible sur la Toile, en osmose avec son temps. Entretien avec Marina Quivooij.     

La radio et la Bretagne, pour commencer.  Où l’on découvre des affinités parfois électives, parfois électriques, comme on veut, entre un territoire et un dispositif. Le 3 août 1898, le lieutenant de vaisseau Camille Tissot a réussi établir, entre un navire de la Marine et le sémaphore du parc aux Ducs, à Brest, la première liaison radio opérationnelle en France. Depuis lors, fort heureusement, les militaires n’ont plus le monopole des ondes. La radio est passée aux mains des journalistes (et autres professionnels du micro), des animateurs (et autres dompteurs de FM), mais aussi des artistes (c’est là le sens de L’Ourapo), des étudiants (bien installés sur le réseau Iastar réunissant toutes les Radios Campus), et du grand public. Le Grand Ouest ne manque pas de bonnes adresses pour qui cherche du son (artisanal) et du sens (hors du commun) : JetFM à Nantes, ou encore Longueurs d’Ondes à Brest, il y a de quoi faire. Entretien avec Marina Quivooij, une bénévole active de la Compagnie des Ondes qui vogue, depuis 2005, sur la Toile.

La Compagnie des Ondes, c’est d’abord et avant tout une association. Plus précisément, avant de devenir un espace de création sonore et radiophonique, quel a été son point de départ ?

La Compagnie des Ondes a commencé avec des étudiants. C’était au départ une radio associative soutenue et financée par l’Université de Bretagne Sud. C’était au départ une  webradio relativement standard : il y avait des émissions fabriquées pour et par des étudiants, selon des codes relativement proches de ce que produisent les Radios Campus. Mais très vite, les membres fondateurs de l’association ont dû faire face à un problème d’identité du projet. L’équipe s’est aperçue qu’il était difficile de maintenir le cap, compte tenu du peu de soutiens actifs de la part d’étudiants plus jeunes qui auraient pu venir prendre le relai.

C’est à ce moment là que s’est posée la question du passage à un nouveau format : moins informatif, plus souple et innovant ?

En 2008, le bureau s’est réuni pour faire le point sur la situation. Et finalement, au lieu de décider de saborder l’association, une idée a été avancée : pourquoi ne pas tenter de s’amuser avec des sons, tout en conservant un ancrage territorial fort ? Le hasard fait bien les choses puisque, début 2009, le Centre dramatique de Bretagne (CDDB) de Lorient a eu envie de travailler en lien avec des acteurs comme la Compagnie des Ondes pour parler Oulipo, création artistique, etc. C’est donc comme ça, parce qu’il y a eu cette impulsion particulière, que l’équipe s’est mise à produire des petits modules sonores de création radiophonique.

Aujourd’hui, la Compagnie des Ondes, c’est combien de membres actifs ?

Une quinzaine, bureau compris. Mais l’idée, c’est d’être ouvert sur l’extérieur. C’est d’offrir nos outils et nos compétences pour les mettre au service de toutes celles et ceux qui ont envie de bidouiller des sons. D’explorer le montage. De travailler avec des outils radiophoniques.

Au fond, vous oscillez en permanence entre création sonore et radio (au sens plus classique) ?

On ne peut pas se priver ni priver ceux qui le souhaitent de notre savoir-faire. Nous avons des compétences relativement larges et hétéroclites, nous devons pouvoir les partager. Mais c’est vrai que nous avons vocation à travailler plus particulièrement sur des formats innovants, sans références directes à l’actualité locale.

J’imagine que c’est l’une des difficultés pour vous : affirmer votre indépendance vis-à-vis de l’agenda médiatique ordinaire, tout en restant ouvert sur ce qui se passe sur un territoire, n’est-ce pas ?

Nous n’avons pas, au sens propre, d’obligation. Nous ne sommes pas une radio locale subventionnée à l’année, ce qui nous permet de travailler de manière extrêmement libre. Après, nous ressentons tous un attachement très fort pour cette ville et pour cette région. Tout le monde vit ici, et nous avons envie de nous emparer de ce qui se passe à Lorient pour entendre de nouvelles choses.

Un exemple ?

L’un de nos soucis, qui d’ailleurs rejoint l’une des préoccupations des institutions culturelles locales, c’est  de travailler sur la base du patrimoine oral local. Il existe toute une richesse immatérielle que le son permet de mettre en espace. On peut retrouver son territoire en l’explorant grâce aux sons.  

La Compagnie des Ondes n’est pas enfermée dans un studio, c’est un peu l’idée qui guide le travail de création ?

Nous cherchons toujours à investir de nouveaux lieux, à interroger le changement à l’échelle d’un quartier, à faire revivre ce qui se passe dans des endroits qui sont parfois un peu à l’écart des routes habituelles.

Vous avez d’ailleurs procédé à une série d’émissions centrées autour de la base de sous-marins K-3, construite par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Vous pouvez nous en parler ?

La question s‘est longtemps posée, à Lorient, de savoir ce qu’il fallait faire avec cette base. Fallait-il la détruire ? La Laisser ? Réhabiliter le quartier alentour ? Nous avons donc récolté des témoignages et produit des créations, à la demande du service du patrimoine de la municipalité, pour essayer d’en savoir un peu plus sur ce quartier.

C’est sur la base de tels projets, qui sont commandés régulièrement, que vous pouvez continuer de travailler comme vous le faites ?

Nous travaillons sans subventions de fonctionnement, ce qui rend notre structure fragile. Mais dans le même temps, c’est ce qui nous rend indépendant et libre d’explorer. Comme je le disais, c’est parfois difficile de faire comprendre que nous ne sommes pas une radio locale, mais que nous sommes un espace de création ancré sur un territoire.

D’ailleurs, votre indépendance repose sur votre faculté de partage : la Compagnie des Ondes sait se mettre au service du public pour pouvoir d’offrir ensuite des espaces de liberté. Quelle est vote regard sur cette nécessité de rester ouverte sur les besoins ?

C’est pour nous le meilleur moyen de transmettre un souci d’éducation. La radio, c’est pour le coup un média, avec sa grammaire, et ses limites. Nous intervenons régulièrement dans les écoles primaires et les collèges, dans le cadre des plans d’éducation locaux, pour apprendre aux élèves à se servir de ces outils. Et pour qu’ils comprennent comment ça marche. C’est important de les initier à tout ce que ces outils de diffusion peuvent avoir comme implications.  Au-delà, ces commandes publiques nous permettent de générer de la trésorerie. Ces formations « utiles » nous permettent de financer des productions à perte.   

Vous ne vous contentez pas de transmettre et de récolter des témoignages ou des sons, d’ailleurs : vous organisez des séances d’écoute. C’est une sorte de diffusion hors les murs ?

Gaston Bachelard disait, je crois, que de se retrouver autour d’un son, c’est comme de se retrouver autour d’un feu. C’est une belle image, qui rejoint notre travail. Il est rare, au quotidien, d’écouter ensemble une émission de radio. Le plus souvent, la radio, on l’écoute seul. A la limite, dans une voiture ou au foyer. Mais il est rare de se réunir pour écouter de la création sonore. Nous avons donc eu envie de nous lancer dans ce genre d’exploration.

Toujours en ayant le souci du territoire ?

Exactement. Nous avons par exemple organisé une soirée, en partenariat avec le Strapontin (théâtre de Pont-Scorff), dans le quartier de Kerentech. Nous avons travaillé sur sa mémoire en allant recueillir des témoignages, et en créant ensuite tout un parcours pour redécouvrir un certains nombres de lieux.

L’innovation ne repose pas uniquement sur ce parcours : vous cherchez aussi à mettre en place des dispositifs techniques originaux. Avez-vous des exemples ?

Nous avons mis en place des expériences avec des casques audio qui peuvent permettre, en groupe, de se retrouver seul avec des sons. Nous avons aussi tenté une diffusion en quadriphonie dans une église.  Enfin, il est possible de composer pas mal d’expériences extrêmement différentes pour tenter de raconter ce qui se passe et se joue sur un territoire.    

D’ailleurs, la Compagnie des Ondes ne dispose pas de décrochage FM. Souhaiteriez-vous pouvoir accéder aux ondes ?   

La question s’est posée, bien entendu, mais nous avons pris le parti d’explorer tout le potentiel du web. Nous avons moins de contraintes comme ça, et c’est intéressant de se donner quelques contraintes : la Compagnie des Ondes est née sur la Toile, c’est sa qualité, il faut qu’elle l’explore au maximum…

D’où la création des « Ballades sonores » ?

Précisément. C’est un projet à la fois global et local. Nous géolocalisons des contenus sonores sur une carte et, de cette façon, chacun est libre de se promener, même à distance, dans un parcours que nous avons mis en place sur La Toile. Nous avosn envie, comme ça, d’explorer tous les potentiels de diffusion liés au web. D’ailleurs, la prochaine étape à laquelle nous réfléchissons, c’est celle du mobile. Nous pourrions parfaitement envisager des promenades sonores dans Lorient diffusées sur les téléphones portables.             

Crédits : @Jasonr611 (Licence Creative Commons), et captures d'écran du site de la Compagnie des Ondes.