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Sarah Hartley, cofondatrice de N0tice : "L'information locale doit désormais prendre en compte la mobilité"

on jeu, 11/24/2011 - 12:20

Par Julien Le Bot

Quoi de mieux, quand on s’aperçoit que le voisin fabrique de bien belles choses dans son atelier, que d’aller y voir de plus près. Et de lui poser des questions. Sarah Hartley est journaliste, (multi-)blogueuse, et « community strategist » pour le Guardian Media Group.  Son dada, c’est l’hyperlocal, et son dernier chantier, c’est N0tice. Entretien.

Avec N0tice, Sarah Hartley ne commet pas son premier engin à vocation hyperlocale. Il y avait eu, par exemple, les blogs locaux lancés en parallèle du Guardian (à Cardiff, Leeds, et Edimbourg). Pour tout un tas de raison, ces espaces pensés comme des lieux de production et de partage d’informations selon deux axes (le local et le communautaire) ont dû être fermés.  Ce n’est rien. Le principe d’une recette, sur la Toile, c’est de jouer en permanence avec les ingrédients. La popote réclame pas mal de bidouille et d’ajustement avant de pouvoir prendre. Alors, à l’heure où tout le monde parle de SoLoMo, N0tice s’est imposé comme un projet pilote. Il doit pouvoir se trouver, de ce côté-là, quelque chose à inventer. Pour le plus grand nombre, en s’appuyant sur les communautés, au service d’une vie locale redynamisée avec des infos (mieux) partagées. Entretien avec Sarah Hartley, infatigable défricheuse d’aventures mêlant (nouvelles) technologies et vie des territoires.     

Ce n’est pas la première fois que vous tentez de fabriquer des sites à vocations locales. Votre blog le montre bien, votre credo journalistique vous pousse à construire, régulièrement, de nouveaux modèles de production et de partage de l’information. Alors pourquoi N0tice ?

C’est un projet très différent des autres. Pour une raison en particulier : nous nous appuyons sur des technologies qui confèrent une forme de pertinence à l’expression SoLoMo : social, local, mobile. Il existe de nombreux sites, désormais, qui essaient de valoriser l’information locale. Et parfois, ça marche assez bien. Mais pour l’instant, il n’y a pas de recette éprouvée qui prenne en compte le mobile. Nous sommes très attentifs à tous les usages qui peuvent être faits, à l’échelle locale, avec les smartphones.

Plus précisément, par quel bout prenez-vous le problème ?

N0tice repose sur la géolocalisation en temps réel. La plupart des gens sont équipés de smartphones, désormais, et c’est en mobilité qu’il faut concevoir tout ce qui a trait à l’information locale. Le quotidien, ce sont des déplacements. C’est le lieu de travail, les loisirs, les week-ends, et pas seulement le domicile. Le mobile est le meilleur moyen d’accompagner au quotidien les utilisateurs. On ne peut plus se contenter de demander, sur la page d’accueil, un code postal, pour se dire qu’on est pertinent en termes de géolocalisation.

Quel est l’objectif de N0tice ? Est-ce de s’imposer tout de suite comme un outil ad hoc, ou est-ce de continuer de chercher les usages ?

N0tice est un projet pour partie expérimental, et nous allons l’utiliser pour suivre l’évolution des usages en matière d’information local, de mobilité et de construction de communauté. Il n’y a pas d’urgence, en matière économique, puisque le Guardian soutient le site. Ensuite, on ne peut pas savoir, à cette étape, ce que les gens vont en penser ni ce que les gens vont en faire. A partir du moment où vous avez un outil communautaire ou participatif, vous devez vous attendre à des comportements imprévus. A des usages sous-estimés. N0tice est là pour préparer et accompagner ce qui pourrait être fait à l’avenir. 

Vous avez tout de même construit un outil assez facile à prendre en main ?

En effet, c’est un principe directeur pour nous. N0tice est expérimental, mais il faut que son utilisation soit facile. Nous privilégions la qualité de la navigation pour voir ce que les internautes vont en faire.  

Même du point de vue du modèle économique, N0tice avance de manière pragmatique. Ce que précise bien votre espace FAQ : N0tice se réserve le droit de modifier ou d’amender tout ce qui a été prévu au lancement, n’est-ce pas ?

Nous cherchons avant tout à ce que les utilisateurs aient envie de tester le site. Bien entendu, il y a un modèle économique que nous souhaitons construire peu à peu. Mais la priorité, c’est la prise en main du site et l’accompagnement des usages.

Toutefois, votre intuition première, c’est qu’il faut partir sur une gratuité pour les usages communs afin de ne pas limiter le trafic. La gratuité s’arrête là où l’on veut mettre en avant un certain type de contenu sur un territoire donné, c’est un peu ça l’idée ?

Tout ce qui est commercial, notamment. Mais pas seulement. Là encore, nous cherchons les bons seuils et les ajustements nécessaires pour ne pas dissuader les utilisateurs de tester ce modèle. Pour l’instant, notre objectif, c’est de dire que si vous voulez être présent et visible dans un rayon donné, pour un moment donné, vous devez payer.  C’est tout ce que je peux dire pour l’instant.

Pour l’instant, qui peut utiliser N0tice ?

Potentiellement, tout le monde, mai sil faut être invité pour rejoindre N0tice. Pour nous, c’est le meilleur moyen pour monter doucement mais sûrement en régime en corrigeant les erreurs de conception. Nous allons continuer comme ça tant que nous aurons besoin de retravailler notre site, d’ajouter des fonctionnalités, etc. En somme, pour l’instant, on reste en version bêta.

J’imagine que vous avez regardé un peu partout autour de vous avant de lancer N0tice. Qu’est-ce que ça vous inspire, ce panorama ?

J’ai beaucoup cherché sur des blogs de veille en matière d’hyperlocal, et j’ai pas mal balayé le territoire américain et l’Australie. Il existe une foultitude d’initiatives, qui vont du partage d’infos entre voisins à la vente de produits locaux en passant par des questions liées au recyclage… Ce qui nous laisse à penser qu’il y a de la place pour des sites plus larges dans leurs ambitions. Ensuite, il y a FourSquare qui nous a intéressés. Quand on regarde bien, on image pas mal d’usages possibles à l’échelle locale.   

Ensuite, il y a dans N0tice tout un travail effectué autour de la notion de « communauté ». Pourquoi cette idée vous semble-t-elle pertinente à l’échelle locale ?

C’est très important pour nous, et c’est au cœur des préoccupations de N0tice. Nous devons pouvoir répondre à un certain nombre d’attentes en matière d’information hyperlocale : il faut créer un outil à géométrie variable, capable de s’adapter à toutes les communautés locales (les clubs de foot, les associations, ou encore des groupes de passionnés d’histoire). Ensuite, il faut créer un certain nombre de règles qui doivent permettre à chacun de ces groupes de partager leurs informations respectives, dans le respect des autres. Sur N0tice, nous essayons donc de permettre à tout un chacun d’utiliser des outils (y compris de modération) pour faire en sorte que l’information soit claire et pertinente.

Tout le monde dispose des mêmes droits, en un certain sens ?

Les utilisateurs ont exactement les mêmes droits que nous, en termes d’administration du site. Mais c’est très compliqué à construire, parce que ça veut dire que chacun doit être extrêmement vigilant sur tout ce qui se passe. N0tice est un espace commun : nous avons deonc créé une charte des contributeurs. Ensuite, il ya des dispositifs qui permettent de stabiliser cet environnement. Ne serait-ce que parce que c’est « local » : la proximité géographique réelle génère de la confiance et limite les mauvais comportements.

Peut-on utiliser un pseudonyme sur N0tice ?

Nous encourageons l’utilisation des « vrais noms ». Si vous faites n’importe quoi, tout le monde le voit. Notre argument de départ est bien là : si vous êtes dans un espace où tout le monde vous connaît, il y a peu de chances pour que vous ayez envie de faire n’importe quoi. De cette façon, on essaie de limiter les trolls (ceux qui émettent des messages malveillants, ndlr) sur le site, mais ça peut arriver, c’est certain, c’est un risque.  

Quel est le public de N0tice ?

Tout le monde. Ou plutôt, chacun. Mais au-delà des comptes individuels, nous ciblons toutes les communautés. Chacun est en mesure de créer ou de contribuer à la vie de sa communauté : qu’il soit membre d’un club de rugby ou d’une association, il peut valoriser ce qu’il fait dans le cadre de celle-ci. Les exemples sont légions : vous pouvez donner des résultats sportifs ou partager des infos culturelles à l’échelle locale.

Est-ce là le sens des comptes « public n0ticeboards » ?

Précisément. Chaque communauté peut avoir son espace dédié sur N0tice, et chacun peut y contribuer. Quand vous postez une information sur un compte d’association, par exemple, l’info est visible pour tous ceux qui viennent voir ce qui se passe sur cet espace spécifique, mais elle est aussi visible dans le fil d’info locale. Vous informez tous les gens du coin en temps réel, et ceux qui vous cherchent peuvent trouver tout le reste des infos sur le compte de l’association.

Le journaliste ne peut ne pas penser, aussitôt, au potentiel que pourrait avoir cet outil en matière de « liveblogging » géolocalisé. Qu’en dites-vous ?

Je suis convaincu que c’est un aspect extrêmement intéressant, mais qui n’est pas encore entré dans les usages. Pourtant, N0tice est très simple à utiliser. Depuis votre mobile, en regardant un match de foot, vous pouvez très facilement agréger des contenus, insérer des tweets, partager des photos, des vidéos, etc.  L’histoire s’écrit peu à peu, entre membres d’une même communauté. De ce point de vue, c’est plus puissant que Twitter, d’ailleurs. Le récit est partagé, ouvert, ne prend pas en compte les seules balises « hashtags » : vous partagez, à l’échelle locale, la construction du récit. Nous verrons bien si le public aura envie de s’en emparer.

Combien avez-vous de « public n0ticeboards » (comptes consacrés à des communautés locales), à l’heure actuelle ?

Un peu plus de 300. Même si nous sommes en bêta, les gens ont assez vite compris qu’ils pouvaient trouver là un bel outil pour relayer et partager leurs informations. Mais là encore, pour l’instant, les usages sont assez basiques. Ce sont beaucoup d’infos classiques qui sont postées, et le liveblogging géolocalisé, par exemple, n’a pas encore les faveurs de ces groupes.

Quoi qu’il en soit des usages, potentiellement, N0tice peut être un carrefour idéal pour apprécier tout ce qui se passe à l’échelle locale ?

Oui, et je crois que c’est d’autant plus pertinent quand vous vivez dans une grande ville. Je vis à Manchester, et quand j’ai envie de sortir, il n’est pas rare que je doive passer par cinq ou six sites avant de me décider sur ce que je vais faire quand je veux sortir. AvecN0tice, vous pouvez potentiellement avoir tout sur un seul site. C’est une des forces du projet.

Dernier élément : vous êtes journaliste, et je pense qu’il n’est pas inutile de dire ce que ça change ou ne change pas pour la presse locale. Quel est votre point de vue sur cette question ?

Assez simple. Je crois que ça ne change pas grand-chose. L’hyperlocal, ce n’est pas une échelle nécessairement pertinente pour les journalistes professionnels. Au-delà, les technologies et les réseaux sociaux n’ont pas vocation à empêcher les journalistes de travailler sur un certain nombre de sujets et d’actualités. Au contraire, il me semble même que c’est une opportunité pour la vie locale.  

Crédits : @ Tim Green aka atoach (Licence Creative Commons) et capture d'écran de la page d'accueil du site N0tice.