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A quoi peut ressembler l'information locale à l'heure du web ?

on mer, 10/12/2011 - 09:00

Par Julien Le Bot

L’information locale a ses éternels contempteurs (sur le mode : « à quoi ça rime, cette proximité ? »), elle a fort heureusement ses thuriféraires (« la curiosité n’a pas de frontières, et ça passe par là »). Le journaliste et blogueur Erwann Gaucher est de ceux-là.

Sur la terrasse du Café Pierrot, en face de la station de métro La Motte-Picquet Grenelle (la ligne 6, pour les intimes), Erwann Gaucher est penché sur son smartphone. Passionné d’ultralocal, d’hyperlocal et de proximité  - tous les mots sont bons pour dire que l’information se travaille sur toutes les échelles -, le blogueur ne dédaigne pas, loin de là, le détour par le papier, qui fait partie (encore) de l’alchimie régionale. N’était son engament auprès de L’Observateur du Valenciennois, d’aucuns pourraient en douter. Un homme qui vagabonde à ce point sur la Toile est-il encore sensible à l’imprimerie, à l’encre et à ce qui se passe ici-bas ? Affirmatif. Erwann Gaucher est animé par une volonté de partage (de l’information avec les lecteurs), un souci de transmission des savoirs (et du savoir-faire des journalistes), et une envie de ne rien céder sur le terrain de l’innovation. Le journalisme de demain, c’est aujourd’hui que ça commence. Entretien.

Le paysage de l’information locale semble marqué par deux tendances contradictoires : il existe de fortes attentes de la part des lecteurs sans que les acteurs traditionnels ne sachent comment y répondre. Comment l’expliquez-vous ?

Les médias locaux ont passé le stade de la peur devant les remises en cause des modèles économiques classiques par l’Internet. Ils ont mis du temps à apprécier la réalité de l’évolution des usages en matière de rapport à l’information. Mais désormais, il ya des groupes de presse qui contre-attaquent. Je pense en particulier à Sud-Ouest, qui veut que 50% de son revenu proviennent de l’Internet dans cinq ans, ou encore à La Voix du Nord, qui mise sur une réorganisation de sa « newsroom » pour mieux prendre en compte le web, comme on dit désormais.

Vous pointez du doigt l’un des principaux enjeux : ces entreprises assez anciennes, qui ont depuis des dizaines d’années modernisé leurs infrastructures sans remettre en cause leurs fondamentaux, ont-elles su adapter leur organisation à ce que le web modifie ?

Tous les acteurs de la presse locale ont en effet taylorisé à outrance leur production d’informations. Ce qui veut dire que les journalistes sont dépendants de l’outil industriel pour calibrer leur travail. C’est en un certain sens l’outil qui dicte et qui rythme le travail (l’horloge tourne tout le temps, jusqu’au bouclage et à la distribution). Or, sur le web, c’est l’inverse : tout part de l’info et de la nécessité de la travailler au long cours, avec différentes étapes.

Pourtant, la PQR – pour ne parler que d’elle – a réagi en créant des sites web ?

Elle a créé des « desks » où l’on bâtonne de la dépêche. Autrement dit, les journalistes bossent au bureau, sans avoir le temps de sortir ni d’aller chercher de l’info. L’objectif, c’est de générer du volume. Ce n’est pas suffisant. Il manque des étapes, qui vont de l’alerte sur une info précise (on signale un problème à tel endroit) à son explication (pourquoi, comment, quelles conséquences ?). Au-delà, le web, c’est désormais le mobile. A plus forte raison quand il s’agit d’information de proximité : c’est sur le téléphone que je dois être alerté de ce qui se passe ici ou là. Le papier n’a pas le temps de réagir à ce genre d’information. On est donc dans une logique de circulation de l’information qui n’a rien à voir avec les limites et contraintes de l’outil industriel.

Au fond, il faut cesser de considérer le web comme un outil informatique : c’est un espace de diffusion, d’interaction, de renouvellement des pratiques ?

C’est tout ça à la fois. Le web n’est pas un outil qui doit s’adapter au rythme des rotatives ; c’est l’inverse. Il faut que les deux se complètent. Il faut également revoir les métiers qui se trouvent le long de la chaîne de production de l’information : il faut par exemple recourir aux éditeurs pour suivre et valoriser la circulation de l’information qui peut partir du mobile, passer par les sites pour finir sur du papier.

Que pensez-vous du potentiel de la géolocalisation en matière d’information de proximité ?

C’est un outil totalement délaissé. Il faut aller plus loin dans notre exploration des possibilités liées à la géolocalisation. L’information service, par exemple, a besoin, pour être tout à fait pertinente, de la géolocalisation. Et j’ajouterai : de la mobilité. C’est à la croisée des deux que nous aurons de nouveaux modèles d’information locale.

C’est là où l’équipe de Yakwala vous rejoint. Il faut désormais trouver le meilleur moyen de valoriser le contenu local en lui permettant d’inventer sans cesse, tout en travaillant en interaction avec les internautes les plus actifs. Qu’en pensez-vous ?

C’est exactement ça, et c’est ce qui manque aux médias locaux qui ne savent pas, pour l’instant, travailler en mode projet. Les dirigeants d’entreprises de presse cherchent des modèles stables, sur lesquels ils peuvent miser durablement parallèlement au papier, mais l’environnement ne le permet pas, pour l’instant. Il y a pourtant eu des tentatives qu’il faut saluer, comme au Dauphiné Libéré. Mais il faut réussir à garder cette énergie. On ne peut continuer à travailler comme si de rien n’était.

Tout reste à faire, en somme ?  

Et le potentiel est immense.

Le journaliste, dans tout ça ?

Il est faux de croire que tout le monde veut devenir journaliste. Le journaliste citoyen, ça n’existe (presque) pas. Pourquoi ? Parce que le journalisme, c’est un métier difficile, exigent, et qui demande beaucoup de souplesse et de travail. En revanche, et là je souscris aux propos d’Eric Mettout, de lexpress.fr, qui explique que l’information s’arrête désormais au moment où la conversation s’arrête. Il ne s’agit pas seulement de laisser la possibilité aux internautes de commenter. Il faut travailler avec celles et ceux qui ont envie de débattre d’une information. Et l’ADN de l’information locale, c’est ça : c’est de mettre sur la place publique des questions.  

De ce point de vue, il y a comme un effet de réseau ?

Précisément : la presse locale doit renouer avec ses fondamentaux. Loin de devoir se renier, il faut retrouver des correspondants. Qui peuvent être, pour le coup, des blogueurs.

Il y a comme une ruse de l’histoire : le web n’est-il pas l’occasion de moderniser en reprenant les vieillies recettes ?

Quand on connaît les sommes investies dans les rotatives ou dans des outils censés permettre d’améliorer l’outil de travail sans même prendre en compte le web, c’est ahurissant. Quo qu’on en dise, sur le web, on travaille encore avec des bouts de ficelles. C’est très difficile de travailler dans ce contexte.

Quelle stratégie adopter pour les journalistes qui ont envie de dynamiser l’information locale ?

Il faut que les journalistes se sensibilisent à toutes ces questions (pas seulement éditoriales) et montent leurs propres entreprises de presse. La période réclame des innovations, mais le potentiel est là. 

Crédit image : @zigazou76 (Licence Creative Commons)