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"L'homme de la rue", Franck Capra, et Yakwala

on mer, 09/28/2011 - 20:15

Par Julien Le Bot

Détour cinéma pour Yakwala. Si l'on pense souvent à l'innénarrable Citizen Kane d'Orson Welles quand il s'agit d'évoquer le cinéma, le journalisme et le spectre de la manipulation des "masses", on évoque moins souvent le film de Franck Capra intitulé L'homme de la rue. Pourtant, et ce détail en dit long sur l'air du temps, les deux films sont sortis en 1941. 

En anglais dans le texte, comme on dit, ce film s'appelle Meet John Doe. "John Doe", c'est Gary Cooper - svelte, élégant, gominé. c'est à la fois un homme de nulle part, un joueur de baseball blessé qui n'a plus de quoi vivre, qui vagabonde et dort sous les ponts, et c'est une création, le produit maudit de la misère, de l'industrie et de l'espoir. Oui, rien que ça.  Quand une journaliste se voit remerciée par un directeur de la rédaction aux ordres d'on-ne-sait-quels-intérêts, elle invente un personnage - pour se venger, pour dire ce qu'elle pense de tout ça. Elle imagine une voix. Celle de toute une population qui ne sait plus où elle va en période de crise, de guerre, et de grisaille cumulées. John Doe, c'est elle, c'est vous, c'est moi, c'est l'homme de la rue qui se lève, qui écrit, et qui trouve les mots. Le lendemain de la parution de son article, c'est l'émeute. Tout le monde veut voir John Doe !

Sauf que John Doe n'existe pas. Pas vraiment. C'est elle, c'est eux, mais ce n'est personne. Le journal veut récupérer l'affaire : on ramasse le premier pauvre type qui présente bien, on l'appelle John Doe, et on fabrique un mouvement de masse inédit pour 1/ faire tourner les rotatives du canard 2/ vendre du papier à gogo et 3/ porter au pinacle celui qui, à l'image de Charles Foster Kane, entend passer du rang de magnat de la presse à celui d'homme providentiel. 

Par-delà le (principe de) plaisir, il y a cette (sempiternelle) question : les outils de l'émancipation (démocratique, par exemple) ne sont-ils pas aussi ceux qui peuvent nous asservir ? Est-il seulement possible de s'en sortir sans se faire avoir ?

A l'heure de la Toile globale et des moteurs de recherche omniscients, existe-t-il un Charles Foster Kane ? Sommes-nous, à notre insu, à la recherche d'un John Doe sur les réseau sociaux ?  

En même temps, à bien y réfléchir, a-t-on le droit de renoncer ?    

John Doe n'a peut-être pas tout perdu, d'ailleurs. Au contraire. Les chimères sont sans doute nécessaires. 

N'est-ce pas Franck Capra : http://www.archive.org/details/meet_john_doe