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Hubert Guillaud : « Sur la Toile (hyperlocale), l’information est particulièrement segmentée »

on jeu, 12/08/2011 - 12:28

Par Julien Le Bot

La question de l’hyperlocal, si elle existe d’ailleurs, est pour partie une affaire de pédagogie, d’outillage, et d’habitude. L’homo numericus n’est pas un mythe technophile, ni même une chimère de la littérature. C’est celui-là même qui déambule sur la place du marché, enseigne dans un établissement scolaire du coin, ou télé-travaille de chez lui. En un certain sens, l’hyperlocal, c’est donc hic et nunc. Et plus si affinités. Entretien avec le journaliste Hubert Guillaud.

Sans devoir verser dans la futurologie, il est possible et même souhaitable de jouer avec des hypothèses, des scenarii, pour se demander ce qu’on pourrait faire aujourd’hui et demain, avec nos outils (numériques). Le local est à cet égard une échelle insaisissable : où commence l’Ailleurs, et où s’arrête le Chez-soi ? Hubert Guillaud est tout sauf un geek, il ne sait pas programmer, coder, et se prétend « démuni s’il faut mettre les mains dans le cambouis ». Et pourtant, il tourne ! Hubert Guillaud est journaliste pour la Fondation Internet nouvelle génération (Fing) depuis une dizaine d’années, mais aussi écrivain. Ecrivain du quotidien (numérique). Penseur de nos pratiques (sociales). Editeur en charge des possibles (pour Publie.net). Et blogueur à  double détente : il y a l’écriture en général, avec La Feuille (ou « L’édition à l’heure de l’innovation »),  et l’hyperlocal en particulier, avec Le Romanais. Entretien.

Vous vous êtes très tôt intéressé à cette notion qui, pourtant, n’est pas évidente a priori pour qui s’informe habituellement en lisant la presse dite « locale »: comment définiriez-vous l’hyperlocal ?

C’est quelque chose comme du local, avec des liens Internet dedans. Le local, c’est l’échelle des médias traditionnels, dans les pages desquels on a parfois du mal à se reconnaître.     

L’hyperlocal, c’est un local-à-soi ? Un local-qui-vous-parle et avec-qui-l’on-parle ?

Il y a de ça, en effet. Nous disposons de plus en plus d’outils qui modifient nos perceptions et nos possibilités d’interactions ; dans ce cadre, l’hyperlocal, c’est la prise en compte d’un dispositif tout à fait nouveau. Chacun peut utiliser des outils de publication. Ce qui change quand même pas mal de choses.

Sur votre blog Le Romanais, on voit le sort que vous réservez à Facebook : à vos yeux, c’est un outil extrêmement puissant pour penser et/ou pratiquer l’hyperlocal ?

C’est le fruit de tout un travail de recherche. J’ai très tôt étudié les blogs qu’il y avait autour de chez moi avec les équipes de la médiathèque de Romanais, pour ensuite mettre en place des ateliers. Nous nous sommes aperçus que le blog n’était pas une « chose naturelle » : c’est encore assez technique à prendre en main pour que ça marche bien.  

Facebook offre à vos yeux une souplesse d’approche déterminante ?

L’appropriation de cet outil est particulièrement facile et intuitive. D’ailleurs, j’ai observé quelque chose d’intéressant : les politiques ont essayé d’utiliser les blogs, mais généralement sans grand succès. Alors que Facebook, c’est un outil a priori plus adapté. C’est très facile de poster des photos, la mise en page se fait quasiment toute seule, c’est disponible en mobilité. En plus, au départ, vous ne vous lancez qu’avec des « amis » - alors que sur un blog, le premier commentaire n’est pas toujours des plus agréables.

Au fond, Facebook ne fonctionne-t-il pas comme une école de la publication ?

Précisément. Et ça commence généralement tout doucement : on raconte ce qu’on fait, puis on se met à parler de choses qu’on a lues, qu’on a vues, avant de se lancer dans des conversations en ligne. Il y a dans cette façon de concevoir le réseau quelque chose de très fort parce que c’est simple. Parce que c’est convivial. Parce que c’est intuitif. Tout se fait presque tout seul, et cet environnement réussit à générer très vite une forme de confiance qui est essentielle pour avoir envie de continuer.

Vous avez d’ailleurs posté un billet titré comme suit : « Facebook à un clic du média hyperlocal ». Pour vous, on y est presque, si on vous suit bien ?

Effectivement, il faudrait continuer de déployer quelques fonctionnalités présentes ou sous-exploitées, et on pourrait imaginer quelque chose de très puissant à l’échelle hyperlocale. En un clic, vous pourriez presque retrouver dans un fil d’infos tout ce qui se dit autour de chez vous.

Pourtant, Facebook n’est pas toujours « ouvert » sur l’extérieur ?

En réalité, nombre de comptes restent paramétrés par défaut en mode public. Ce qui veut dire que, grosso modo, on y est potentiellement.

Pourquoi ne trouve-t-on pas ce fil d’infos, alors ?

A mon avis, Facebook a bien compris qu’il pouvait dérouler cette fonctionnalité hyperlocale. J’ai essayé de le tester, chez moi : mais il y a trop de problèmes techniques, pour l’instant, dans la gestion de la géolocalisation. Mais j’ai comme l’impression que ça va venir.

Quoi qu’il en soit, la principale difficulté de l’hyperlocal, c’est d’offrir une centralisation de l’info qui soit décentralisée (c’est-à-dire centrée sur l’utilisateur). Qu’en dites-vous ?

C’est en effet extrêmement difficile à organiser. Jusqu’à présent, il y a eu pas mal de tentatives de créations d’agrégateurs de blogs et d’infos, il y a aussi eu des comptes Netvibes centrés sur le local. Mais quand on y regarde de près, c’est inadapté. Il y a tout un univers de contributions éparpillées qu’il est difficile de cerner. Rien qu’à Romans, je m’étais amusé à chercher le nombre de Skyblogs : j’en ai trouvé près de 1000 ! Nous ne disposons pas de radar pour construire correctement cette géographie.          

C’était d’ailleurs l’enjeu d’une des initiatives portées par la Fing près de Bordeaux ?

Nous avions fait travailler toute une équipe pour mettre à jour tout ce qui se passait, en locale, sur la Toile ; et tout le monde a été surpris par les résultats. Il existait de nombreuses publications, mais elles n’étaient invisibles parce que non reliées. Il n’y a toujours pas de dispositif d’alerte pour repérer les nouveaux venus, du reste.

Là encore, c’est le bouche-à-oreille qui crée le signal. Qu’en est-il de Facebook alors, pour prolonger ce panorama ?

Sur Facebook, l’outil de recherche est assez sommaire, finalement. Mais en cherchant du côté de vos amis « locaux », et en regardant ce que font les « amis de vos amis », vous pouvez déjà recueillir pas mal d’informations. On y trouve souvent des liens vers des pages, ou des blogs. Mais c’est très artisanal.

Au fond, la géolocalisation est nécessaire : pour ce faire, ne faut-il pas encourager le « géo-tagage » ? 

C’est un élément important pour être plus fin dans une recherche locale, mais il manque encore un outil pour repérer le tout. Sur la Toile, tout est segmenté, sectorisé : vous avez leboncoin.fr, vous avez Facebook, ou je-ne-sais-quoi. Comment créer, à partir de là, des communautés locales ? Tout se passe comme si on avait des silos d’informations qui se construisaient en parallèle, sans pouvoir être reliés. Il y a là quelque chose à concevoir.

N’y-a-t-il pas un signal positif pour l’hyperlocal avec les lancements de pure-players dont on parle en ce moment ?

C’est essentiel et c’est une bonne nouvelle : ils vont contribuer à réinventer le journalisme local. Au-delà, on peut espérer que ce travail contribue à sa manière à la transmission d’un certain savoir-faire. Cette médiation peut aider le public à s’emparer des problématiques locales sur la Toile.

Une question : comment cherche-ton souvent de l’information, en locale ?

Les gens utilisent finalement assez peu d’outils : il y a surtout Google et Facebook. On peut estimer que les pratiques témoignent d’une faible spécialisation. Chacun se débrouille avec ces deux portes d’entrées.

C’est ce que vous disiez : ne faudrait-il pas accompagner les usages ?

Bien entendu, il faudrait transmettre un certain nombre de connaissances et de dispositifs pour mieux s’emparer d’un paysage où tout est fragmenté, dispersé. D’ailleurs, sur le web, c’est difficile de cerner le sens que revêt le mot « local » : sur le boncoin.fr, c’est quoi le « local » ? Le local est-il une manière pertinente de penser les choses ? En un certain sens, il est très aisé de commander un produit envoyé depuis l’autre bout de la France. 

Toutefois, si chacun est potentiellement un média, ça veut dire qu’on a un territoire réel qui se prolonge sur la Toile. Le réel n’est-il pas désormais (sur) Internet ?

Oui, et en même temps, chacun peut être un passeur (d’informations) sans avoir l’impression de se comporter comme un média. Enfin, je ne sais pas si chacun réalise ce que ça implique. Mais potentiellement, c’est vrai, c’est très stimulant.

Et dans les faits ?

Ce n’est pas parce qu’on rajoute de l’hypertexte que le monde est plus rose. Au fond, la Toile devient un espace social comme les autres, avec son système de codes, sa métrique, ses représentation. De la même manière que vous avez des gens qui peuvent en permanence, sur la place publique, avoir envie de prendre la parole, vous retrouverez le même genre de situation sur la Toile. Mais encore une fois, c’est un espace que nous pouvons continuer de construire et de partager.    

Crédit : @ Brid Out (Licence Creative Commons)