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Cyberbougnat fait de la résistance (à Clermont)

on jeu, 01/05/2012 - 14:21

Par Julien Le Bot

Le web local est un chantier immense et microscopique à la fois : il faut (savoir) occuper le terrain pour être visible, disponible et pertinent, mais pour l’heure, il n’existe pas de recette miracle. Valoriser l’info locale est tout sauf évident. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas essayer de construire quelque chose. Entretien avec Bertrand Soulier, fondateur de Cyberbougnat, « un webmag 100% clermontois ».      

Bertrand Soulier a de multiples casquettes, pas mal de cordes à son arc, mais il insiste sur ce qu’on pourrait appeler son plus petit dénominateur commun : c’est un « Auvergnat jusqu’au bout des ongles ». Cet enracinement territorial tenace se double d’un goût immodéré pour les vagabondages sur la Toile : Bertrand Soulier est, de son propre aveu, un « drogué d’Internet ». On comprend mieux, dès lors, cette impression qui se dégage quand on se promène sur son site, Cyberbougnat : ce site est bien fichu, bien pensé, bien vu, mais il n’en est pas moins sincère, indépendant, et vivant (à l’heure de Clermont). Diable, quelle allure ! Entretien avec Bertrand Soulier.

Cyberbougnat, comme son nom ne l’indique pas (sauf pour qui sait qu’un « bougnat » n’est autre qu’un Auvergnat exilé à Paris), publie des informations locales (sur Clermont-Ferrand). Mais ce n’est pas votre principale activité. Vous êtes consultant, vous accompagnez les entreprises pour tout ce qui a trait à l’heure visibilité en ligne, vous êtes blogueur également – bref : vous êtes un peu comme un homme orchestre. A quelle envie ou besoin répond Cyberbougnat ?

La réponse est assez simple et elle est surprenante : au départ, c’était une sorte de cuuriculum vitae en ligne. Il y a onze de cela, j’étais en stage à Paris. J’avais alors très envie de travailler sur Internet – ce qui ne se faisait pas trop. J’avais appris un peu le HTML, j’avais une sorte de blog… Enfin, j’ai tout simplement cherché à me faire connaître et à valoriser ce que je savais faire. Ensuite, à l’échelle locale, il n’y avait rien – ou presque – à Clermont-Ferrand. Le quotidien La Montagne avait une simple page, je crois. Bref : j’ai eu envie de commencer à publier de l’info locale.

Faisons un saut dans le temps : Cyberbougnat, comment ça marche ?

Je travaille seul, et ça a toujours été pour moi une activité secondaire – un « travail de nuit », en quelque sorte. J’ai travaillé dans une agence, j’ai bossé pour le service communication du Conseil régional, mais j’ai toujours continué de nourrir ce site parallèlement à mes activités. En progressant : j’ai commencé par du texte, puis je suis passé à la photo, et je me suis mis ensuite à la vidéo.

Vous avez une méthode, une façon de faire, une « griffe » ?

Il y a un caractéristique : je travaille avec des matériaux bruts. Quand je fais une interview vidéo, je ne coupe pas les questions ni les réponses : tout est enregistré de A à Z. On ne peut pas m’accuser de tricher ou de trahir des propos au montage. Après, c’est à moi de veiller à ce que l’interview ne soit pas trop longue.   

Avez-vous un « modèle économique » - quand bien même vous avez finalement peu de charges, puisqu’il n’y a pas de salariés ?

Je passe 3 à 7 heures par jour sur le site pour le faire vivre. Je ne touche aucune indemnité. En revanche, j’ai franchi plusieurs étapes pour assurer la pérennité de Cyberbougnat. Au départ, le site me coûtait un peu d’argent. Mais petit à petit, j’ai réussi à faire en sorte que les charges soient indolores pour moi. Pendant trois ans, j’ai par exemple eu un partenariat avec La Montagne. Je m’étais engagé à faire de la publicité pour leurs petites annonces, à l’époque. En échange de quoi j’avais un chèque annuel me permettant de couvrir mes frais, et d’acheter un peu de matériel. Ensuite, j’ai eu un peu de publicités – vendues en particulier par des régies locales. Depuis quelques temps, je suis passé à Google AdSense : mes espaces de publicité se remplissent automatiquement, et ça me paie tous mes petits frais. Rien de plus.

Votre audience vous connaît-elle ? Et réciproquement ?  

En général, les gens savent très bien ce qu’est Cyberbougnat. Le site accueille environ 60 000 visiteurs par mois alors que j’ai très peu de partenariats. Cette audience est venue petit à petit. D’autant plus que j’évite de faire du fait-divers – je laisse ce genre d’informations à La Montagne.  Je préfère aller sur des informations qui me parlent, et où je suis « seul ». Ne pas refaire qui existe déjà, en  fait.

Qu’en est-il de votre présence sur les réseaux sociaux ?

J’ai une grosse audience drainée par Facebook et Twitter . C’est d’ailleurs Facebook qui a pris le relais de Google News, de ce point de vue, et me permet de diffuser assez largement.

Avez-vous envie de monter en régime ?

Pour l’instant, j’ai envie que ça continue comme ça. J’ai des idées, bien entendu, mais j’ai envie de garder la main sur le site et, pour l’instant, ce rythme me convient. Ensuite, j’ai du mal à croire au modèle payant. Je n’ai pas envie de vendre mon contenu. Et dans le même temps, je n’ai pas envie de devenir dépendant des annonceurs. A la limite, je m’interroge sur les services à rendre aux commerçants.

Vous avez pendant longtemps tenu un blog de veille sur le web local : allez-vous continuer ?

J’ai tout rassemblé sur mon blog personnel pour ne pas me disperser et mieux accompagner mes propres activités, mais le web local m’intéresse toujours. D’ailleurs, on a beaucoup parlé de local, cette année, avec la mode du SoLoMo (Social, local, mobile) et de la géolocalisation. A cet égard, je ne sais pas si, en France, on a suffisamment de producteurs d’informations pour réussir à construire des pltaeformes comme on en trouve aux Etats-Unis (comme Patch, par exemple). D’ailleurs, autour de Clermont, il y a clairement de zones qui auraient besoin d’informations et qui n’en ont pas vraiment.

Comment voyez-vous venir 2012 ?

Beaucoup de supports devraient se créer, ce n’est un secret pour personne. Au-delà, on va avoir un créneau intéressant pour ses lancements avec, en 2012, les présidentielles et les législatives, mais aussi en 2014, avec notamment les élections municipales. Ensuite, je ne sais pas quoi penser des « grosses machines » qui se lancent : les charges sont tellement lourdes que je me demande si, à l’échelle locale, c’est vraiment viable.  D’autant plus qu’il y a du boulot ! Le local, c’est typiquement une échelle qui réclame beaucoup de travail, en plus : il faut sortir, se montrer. Il faut se promener. C’est en vélo et en bus que je récolte un maximum d’informations. D’ailleurs, l’agglomération de Clermont-Ferrand compte 350 000 habitants environ : il n’y a qu’une partie de la ville que je peux couvrir correctement.  Question de rythme, notamment, la ville n’étant pas uniforme.

Ne pensez-vous pas que l’Open Data peut également dynamiser le web local ?

Bien entendu, et j’essaie de faire quelque chose pour que ça bouge à Clermont-Ferrand. Mais c’est extrêmement difficile. Je vais prendre un exemple : la société chargée de gérer les bus de la ville ne veulent pas me donner des indications sur la liste des arrêts du bus parce qu’ils considèrent que c’est une information stratégique…  Quelle erreur ! Il nous faudrait des infos précises et disponibles pour que nous puissions mettre en place de nouveaux services. D’ailleurs, les institutions aussi font pas mal de rétentions d’informations.

C’est-à-dire ?

Le pire ennemi du web local, ce sont les institutions qui veulent offrir elles-mêmes toutes les informations pratiques. Elles ont une logique d’expansion qui nous met directement en concurrence. Vous avez déjà réussi à avoir des informations automatiques sur les pharmacies de garde ? C’est la même chose avec les journaux municipaux : ces derniers intègrent de la publicité. Autrement dit, ils réduisent d’autant le marché des annonces locales. Il y a là une forme de concurrence déloyale. C’est pour cette raison qu’il faudrait réussir à récupérer toutes ces données : pour reprendre la main, de manière indépendante, sur un certain nombre d’informations et de services. Mais dans le contexte actuel, il est très difficile d’exister à côté des services de communications des mairies. Il y a de ce côté-là tout un travail à faire, je crois.   

Crédit : Capture d'écran du site http://www.cyberbougnat.net/