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Pure player local : anatomie d’un lancement avec Carredinfo

on mar, 11/22/2011 - 14:49

Par Julien Le Bot

Il paraît que les crises provoquent des « redoublements de vie ». Châteaubriand (François-René de son prénom), à qui l’on doit cette expression, s’y connaissait en la matière (spleen, révolution, et tutti quanti). Alors quand rien ne va (économiquement), il faut y aller (concrètement). Entretien avec Xavier Lalu, cofondateur du site Carredinfo.fr qui, comme son nom ne l’indique pas, est installé à Toulouse.   

La déferlante des créations de « pure-players » d’infos locales continue, vaille que vaille, et c’est tant mieux. Xavier Lalu en sait quelque chose. Les empilements de CDD ne fabriquent pas nécessairement une carrière. Pis encore : poireauter, sans mot dire, le temps d’un (incontournable) «délai de carence » pour rentrer dans le rang, ça n’a pas de sens. Tout a commencé à Toulouse pour Carredinfo.fr. Il y a eu l’IEP, le master de journalisme, un blog (lié au Nouvel Obs), il y a eu des stages et des CDD (dans la presse), mais aussi et surtout des rencontres. Carredinfo, c’est un triumvirat. Le nom de la SARL l’a gravé dans le marbre (du registre des commerces) : B2X Editions - pour Bertrand (Enjalbal), Xavier (Drouot), et Xavier (Lalu). Carredinfo.fr est donc en ligne depuis le 13 septembre 2011. Entretien avec l’un des cofondateurs du site, Xavier Lalu.

A l’heure du numérique, il n’est pas nécessaire de mobiliser des sommes folles pour se lancer dans la création d’une entreprise de presse. Malgré tout, à l’échelle locale, c’est encore assez rare. Qu’est-ce qui, précisément, a motivé votre envie de construire un site d’informations à vocation locale ?

C’est le blog que nous avons animé avec Bertrand (Enjalbal), pendant quatre mois en 2008, à la demande du Nouvel Obs, qui nous a permis de commencé à sentir les choses. Nous étions encore étudiants et nous ne savions pas trop comment nous allions nous débrouiller. Mais nous avons essayé de couvrir à notre manière les élections municipales. On s’est assez vite aperçu que nous avions trouvé un public. Pour donner des chiffres, sur les 15 derniers jours de cette échéance électorale, près de 25 000 visiteurs uniques sont venus lire notre blog.

Cette audience a-t-elle à l’époque déjà modifié votre façon de « couvrir » les élections ?

Oui, puisqu’au départ, nous n’étions pris que pour des étudiants – ce que nous étions -, mais peu à peu, on a été pris au « sérieux ». Nous avons été sollicités pour des rendez-vous ou des entretiens avec des candidats.

Comment vous êtes-vous positionnés vis-à-vis de La Dépêche du Midi, c’est-à-dire vis-à-vis de la presse quotidienne régionale (PQR), à l’époque ?     

Nous n’avions pas le même lectorat, nous n’étions pas en concurrence. Cette réflexion vaut d’ailleurs pour Carredinfo : nous visons un lectorat jeune, urbain, qui a ses habitudes sur la Toile.

Quel a été le déclic, alors, pour Carredinfo ?

Après le blog, nous nous sommes dit qu’il y avait sans doute quelque chose à construire à Toulouse, mais sans avoir envie de nous lancer tout de suite. Nous sommes allés bossés chacun dans notre coin, histoire de continuer à nous former. Mais c’est la réalité qui nous a rattrapés.

C’est-à-dire ?        

On s’est retrouvé à peu près en même temps au chômage. Nous avions alors deux possibilités : soit on attendait de pouvoir rempiler sur d’autres CDD, soit on essayait de faire quelque chose. Il s’est trouvé qu’à ce moment là, on a vu les premiers sites d’infos locaux se créer : je pense en particulier à DijOnscOpe et à MarsActu. Bref, on a eu envie d’essayer de voir si nous aussi, nous pouvions nous lancer.

Vous avez affronté une difficulté relativement « commune » chez les journalistes qui ont envie de lancer leur propre titre : vous n’aviez aucune compétence en matière de création d’entreprise. Et pourtant, il le fallait. Comment vous êtes-vous débrouillés ?

Nous nous sommes d’abord mis d’accord à trois sur un projet de départ, avec Xavier Drouot et Bertrand Enjalbal. Ensuite, nous avons fait ce qu’il faut faire, je crois, dans ses circonstances : nous sommes allés voir « sous le capot » des autres sites d’infos, comme le dit Edwy Plenel, pour comprendre comment ils travaillaient. Nous sommes par exemple allés voir Sabine Torrès, à Dijon, qui nous a beaucoup aidés.

Qu’avez retenu de ce voyage et de cette rencontre ?

Un principe. L’objectif, en locale, c’est de crédibiliser son travail et de se distinguer d’un blog. Dès lors qu’on veut créer un site d’infos, il faut très vite s’imposer comme un titre indépendant.

Pour asseoir cette indépendance, il y a le nerf de la guerre. Comment avez-vous trouvé les fonds nécessaires pour être en mesure de vous mettre au travail ?

Nous nous sommes inscrits à une formation de l’ADIE (Association pour le droit à l’initiative économique) pour acquérir tout un tas de connaissances en termes de gestion et de montage de projet afin de pouvoir boucler notre dossier.

Après quoi vous avez sans doute pu vous constituer votre stock de fichiers Word, Excel, etc., pour bâtir et structurer votre modèle économique. Ensuite ?

Nous sommes allés voir les banques. Nous avons affronté deux types de réactions : il y a eu un certain nombre de rejets systématiques, et quelques études de cas. D’ailleurs, il est arrivé que nous réussissions à convaincre les conseillers, sans que ceux-ci puissent ensuite faire valider nos demandes en commissions. Pour finir, seuls deux établissements bancaires ont accepté de nous prêter de l’argent.

De combien aviez-vous besoin pour Carredinfo ?

20 000 euros. Quand on a obtenu le prêt,  nous n’avons pas perdu de temps, et on a pu travailler avec des prestataires pour concrétiser notre site.

Précisément, d’où vient ce nom ?

On a d’abord cherché à reprendre le mot Toulouse, mais tous les noms de sites pertinents existaient déjà. Finalement, c’est en travaillant sur le design du site que nous avons l’idée du carré : il y avait pas mal de valeurs associées qui nous plaisaient. La rigueur, d’abord, mais aussi l’aspect discussion, participatif. D’ailleurs, on parle du « carré des officiers », par exemple, dans l’armée. C’est un lieu d’échange, en somme. Et nous voulions souligner cet aspect.

Quel est votre crédo éditorial ?

L’indépendance, d’abord, et de sujets de politique ou de société dont la presse locale ne parle pas. Nous visons un lectorat qui n’a rien à voir avec celui de la PQR : il s’agit pour nous de répondre à ses attentes, de construire une relation et un échange avec la ville sur ces bases. En un certain sens, il s’agit du prolongement de notre blog de 2008. Nous évitons l’agenda, les conférences de presse, au risque peut-être de nous le voir reproché par des attachés de presse. Nous cherchons un ton plus vivant, moins institutionnel que la PQR. Quelque chose qui nous rapprocherait de Rue89.

C’est le sens de la rubrique « l’autre rédac » ?   

C’est un espace participatif, en effet, qui peut nous permettre de valoriser des témoignages ou des opinions.  Nous ne commandons rien, c’est un espace ouvert où c’est à l’internaute de proposer une contribution. Libre à nous, ensuite, de pousser (ou nous) le contenu sur le site Carredinfo. Nous avons par exemple d’ores et déjà un professeur de droit de l’université qui veut nous envoyer une fois par semaine un billet.

Avez-vous eu des retours de lecteurs ?

Bien entendu, nous avons été encouragés. Il y a en aussi qui nous disent que nous sommes cinglés de nous lancer comme ça, à Toulouse. Mais nous avons la sensation d’avoir très vite réussi à affirmer le côté professionnel du site. Il s’agit désormais de consolider et de confirmer chaque jour notre travail et notre rigueur. Ensuite, du côté de la concurrence, il n’y a pas vraiment de retour. De toute façon, nous travaillons sur aune audience dite « qualifiée », urbaine, qui n’a rien à voir avec le lectorat de la PQR.

Pour l’instant, il n’y a pas de publicités sur Carredinfo : vous comptez travailler sans annonceurs ?

Nous sommes en pourparlers avec des annonceurs. Nous avons reçus des demandes de devis et nous sommes sur le point de les signer. Là aussi, c’est encourageant.

Vous êtes-vous fixés des limites en la matière ?

Nous ne tergiverserons pas sur l’indépendance de la rédaction. Après, pour l’heure, nous ne nous sommes pas fixés de limite. Cela dit, j’ai envie de dire comme Pierre Haski : « on préfère avoir de la publicité pour des toilettes chimiques sur le site plutôt que pour des marchands d’armes ».

Avez-vous déjà d’autres projets en tête du point de vue éditorial ?

La priorité, c’est de stabiliser notre audience et notre chiffre d’affaires. Ensuite, nous souhaiterions notamment tenter de travailler sur tout ce qui est « data », traitement des données, « fact checking ». Nous avons été contactés par des associations qui sont prêtes à collaborer en ce sens.

Nous pouvons par exemple imaginer un liveblogging qui serait hébergé sur le site Carredinfo pendant la visite d’un candidat à la présidentielle à Toulouse. Nous pourrions suivre, en direct, ses propositions et apporter des éléments de contradiction si nécessaire.  Au fond, nous sommes intéressés par toutes formes de synergies pourvu que ça nous aide à installer Carredinfo dans le paysage.

Crédit photos : @Jibees (Licence Creative Commons) et capture d'écran de Carredinfo.fr