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Pierre Haski : "Les deux prochaines années seront décisives pour l'information locale"

on ven, 10/28/2011 - 12:35

Par Julien Le Bot

Ne jamais négliger qu’une position de fait reste essentiellement transitoire. Rue89 a beau être une adresse bien connue des internautes, il faut continuer de s’adapter à l’évolution des usages. Y compris à l’échelle locale. Entretien avec Pierre Haski.  

C’est sans doute, selon le journaliste Erwann Gaucher, l’un des phénomènes marquants de l’année 2011 : « les pure-players d'infos débarquent dans les régions. » Pierre Haski est aussi de ceux qui pensent qu’une « nouvelle vague » va venir emporter le paysage – encore relativement traditionnel, avec le quasi-monopole de la PQR - de l’information locale. Et ce n’est pas un hasard si Rue89, qui avait tenté de jouer cette carte à ses débuts avec un journaliste basé à Marseille (sans pouvoir emporter la partie), a décidé de s’allier à une équipe lyonnaise pour se (re-)lancer sur ce terrain. Parce que tout est à réinventer. Des modèles économiques aux pratiques journalistiques, il y a de quoi faire pour qui veut se retrousser les manches. Entretien.

C’est désormais public : il y aura un Rue89Lyon. Pour ceux qui ne s’en souviennent pas, il faut rappeler que Rue89 avait déjà tenté de s’engager sur ce terrain, en 2008, à Marseille. Pourriez-vous revenir sur les raisons de cet échec pour que l’on puisse comprendre ce qui caractérise ce projet lyonnais ?   

Ce qui s’est passé à l’époque pour nous à Marseille, c’est que nous avons fait à peu près tout ce qu’il ne fallait pas faire. Plus précisément, il y a eu deux types d’erreurs : nous avons commis l’imprudence, d’abord, de vouloir piloter le projet depuis Paris. Ensuite, nous n’avons pas veillé de suffisamment près à la dimension économique du projet. D’ailleurs, la crise aidant, nous avons dû, à grand regret, fermer la boutique début 2009. Pour Rue89Lyon, nous sommes partis sur un projet qui n’a rien à voir. C’est même l’exact opposé.

C’est-à-dire ?

Ce sont des journalistes lyonnais (des anciens de Lyon Capitale que nous connaissions déjà) qui sont venus vers nous avec un projet éditorial qui, d’une certaine manière, reposait sur le principe de la franchise. Ils se sont associés dans le cadre d’une SCOP (Société coopérative et participative) pour construire leur propre équipe locale : il y a donc trois journaliste, un graphiste développeur, et un commercial.

Autrement dit, Rue89 n’investit pas dans cette nouvelle aventure ?

C’est un partenariat. Nous leur apportons un label et une visibilité, et chacun profitera du trafic généré par l’autre.  Pour Rue89Lyon, c’est un gain de temps énorme : la marque préexiste. Et pour Rue89, nous aurons du vrai contenu rédactionnel produit par des journalistes lyonnais, qui connaissent bien leur terrain.

C’est une sorte de partage de visibilité/notoriété sans risques financiers ?

Rue89Lyon s’autofinance, et nous avons de notre côté un projet de développement sans avoir à investir. Après, s’il ya des bénéfices, à terme, nous avons convenu que nous partagerions les fruits de cette croissance commune.

En un certain sens, vous n’aviez pas le choix : sans cette proposition faite par une équipe motivée, Rue89 ne pouvait pas s’installer à Lyon, n’est-ce pas ?

C’est exactement ça, et c’est ce qui fait la pertinence de cette modalité de partenariat. C’est une petite innovation économique qui repose sur une envie plus profonde : donner la priorité à l’éditorial en se faisant la courte-échelle entre sites d’infos.

Au-delà, y compris sous l’angle local, Rue89Lyon aura la possibilité de se débrouiller seul pour aller chercher des annonceurs locaux. N’est-ce pas là aussi une façon de conjurer l’échec marseillais puisqu’une personne pourra s’y consacrer à temps plein ?

Oui, il y a un montage à inventer. Jusqu’à présent, il n’y a pas vraiment de modèle pour la publicité locale sur le web.  L’équipe de DijOnscOpe a d’ailleurs été pionnière en la matière. Regardez : la PQR, elle vend sa publicité sur Internet comme un sous-produit de son offre classique (sur le modèle : acheter tels espaces sur le papier, et vous en aurez tant sur le site).  Là, il s’agit d’aller chercher des annonceurs qui veulent aller spécifiquement sur le web.

Y-a-t-il alors concurrence avec la PQR, précisément ?

Pas vraiment, puisqu’il s’agit notamment d’aller chercher des annonceurs qui ne vont pas dans la presse papier. Il ne s’agit pas de viser la publicité de la grande distribution ou des départements, mais plutôt les commerces, les PME, les loisirs, et tout ce qui est lié au culturel. A cet égard, il y a plein de choses à faire - avec la géolocalisation notamment.

C’est comme du sur-mesure pour le local ?

Oui, Internet permet cette souplesse.   

Avez-vous d’autres chantiers ? D’autres projets locaux ?

Oui, nous souhaitons créer tout un réseau et nous sommes en discussion avec une équipe de journalistes à Strasbourg.

Et comment faites-vous, à chaque fois, pour vous assurer que les journalistes avec lesquels vous allez travailler sont susceptibles d’incarner à la lettre ce qu’on pourrait appeler l’esprit Rue89 ?

Nous avons signé un engagement réciproque évoquant un partage de valeurs journalistiques et humaines. Chacun est donc en mesure de le rompre.

A cette étape, il s’agit d’une sorte de réseau « franchisé ». Avez-vous d’autres projets de développement local ?

Oui, nous avons en effet conclu un accord avec un autre pure player qui vient de se lancer : le Grand Rouen. Sébastien Bailly a su recréé ce qui avait fait le succès de son blog et travaille sur sa propre marque locale. Mais il n’a pas envie d’être isolé, c’est pourquoi nous avons signé cet accord de partenariat. Grosso modo, chacun garde sa marque, mais nous partageons des contenus.

Cet accord a-t-il une dimension commerciale ?

Effectivement. Nous pourrons envisager des décrochages locaux pour des annonceurs nationaux s’adressant à Rue89. Encore une fois, c’est la géolocalisation qui nous permet de cibler un territoire comme ça et d’intégrer ce partenaire professionnel à notre réseau publicitaire.

Au fond, pensez-vous consolider le modèle économique de Rue89 comme ça ?

Nous ne faisons pas ça pour gagner « trois francs six sous ». Nous y allons parce que nous pensons que nous sommes au début d’une deuxième vague de pure-players.

Après l’échelle nationale en 2007 (Rue89, Mediapart, etc.), on passerait donc à l’échelle locale ?

C’est exactement ça. DijOnscOpe a ouvert la marche, et on voit bien que ça va continuer. Hier encore, Erwann Gaucher évoquait le lancement de Carredinfo.fr à Toulouse.    

Le local, c’est une envie que vous n’avez jamais perdu : mais là, c’est le bon moment, finalement ?

Il n’y a pas encore d’équivalent participatif à ce qu’on fait à l’échelle locale. Et pourtant, c’est nécessaire, ça va finir par arriver. Le plus difficile, comme toujours, ça va être de trouver le modèle économique.      

Et pour ce faire, vous comptez notamment sur le système de « courte échelle » dont vous parliez ?

Il faut trouver un moyen d’amorcer cette dynamique vertueuse. Et je suis convaincu que les deux prochaines années seront décisives. Rue89 a envie de s’inscrire dans ce mouvement d’ensemble.

Est-ce un supplément d’âme pour Rue89 de pouvoir s’étendre comme ça ?   

C’est le meilleur moyen de sortir du parisianisme qui nous guette toujours. C’est comme pour la presse papier nationale : il faut en permanence essayer de briser ce cercle vicieux qui risque de nous couper de ce qui se passe sur le terrain.

Crédit : @captainspaulding (Licence Creative Commons)